L’adolescence et l’extrémisme

NOVEMBRE 2015 - PAR DIDIER LAURU

Le chemin de l’adolescence est difficile. L’adolescent est pris entre des exigences contradictoires : la satisfaction immédiate de ses désirs et de ses pulsions qui souvent le mettent en marge du lien social, et, à l’opposé, un désir de s’intégrer dans le social, de trouver sa place parmi les autres. Mais ce qui pose problème chez l’adolescent, c’est le risque de déliaison.

Le risque de déliaison est une réalité sur laquelle la clinique quotidienne d’adolescents « difficiles » nous enseigne, en tant qu’elle exprime la haine du sujet. Il joue à deux niveaux :

  • d’une part, la déliaison pulsionnelle qui se situe dans la destructivité, agissant sous la poussée du pubertaire, a des conséquences sur l’ébranlement de la structure du sujet ;
  • d’autre part, elle a des conséquences sur une déliaison sociale avec son cortège de passages à l’acte.

Mais d’autres adolescents, comme l’actualité vient de le montrer, sont dans une tout autre dynamique subjective, dans une haine extrême.

Souvent fraîchement convertis à l’islam radical, ils s’engagent dans un processus imaginarisé d’adhésion à une cause forte, source de jouissances à venir, au risque de perdre la vie au nom de l’idéal. Ce processus est proche d’un enrôlement dans un groupe sectaire. Mais la conviction et l’adhésion dépassent généralement le simple idéal.

Comment comprendre cette soif d’idéal mise au service d’une cause qui prône l’exclusion et la haine de l’autre, de celui qui ne croit pas comme eux, pour les inciter au meurtre réel, comme la presse nous en donne tant d’exemples ? D’après les chiffres du Centre international pour l’étude de la radicalisation qui analyse la montée de l’islamisme et les mécanismes d’engagement des jeunes européens dans le djihadisme, quelques centaines de jeunes Français et d’adolescents issus de nombreux pays d’Europe auraient ainsi rejoint l’État islamique auto-proclamé. Et toutes nationalités confondues, ils seraient près de 16 000.

Le processus de radicalisation se produit dans les alentours des mosquées ou des Kebabs, dans un regroupement entre jeunes. Les éléments déclencheurs fréquemment repérés sont le malaise identitaire des enfants d’immigrés ou de jeunes européens, la rencontre avec le discours salafiste, pas toujours quiétiste, dont les réponses tranchées résolvent pour un temps le dilemme identitaire, de même que des ennemis désignés et une toute-puissance enfin approchée dans le réel.

Appétence pour la pulsion de mort, jouissance du mortifère, sublimation des tendances suicidaires… Autant d’interrogations à l’égard de ce phénomène qui ne fait que débuter et acquiert de l’ampleur. De quoi nourrir notre réflexion sur le phénomène adolescent contemporain, mais je doute que ces sujets, prisonniers d’une certitude plus encore que d’une croyance viennent un jour nous consulter. À moins qu’enfin remonte à la surface leur existence de sujet divisé pour ouvrir une voie vers l’humanisation de leurs pulsions, aussi bien mortifères que libidinales. Aussi inquiétante que soit cette montée des fanatismes au niveau collectif, l’engagement individuel de ces jeunes hommes, et parfois jeunes filles, nous laisse nombre de questions sans réponse, faute de pouvoir parler avec eux et leur offrir la possibilité de s’interroger sur cet engagement terroriste.

Tuer pour mettre en acte sa haine, choisir délibérément de mourir au nom de l’anéantissement de l’autre incarne un paradoxe limite de ce genre d’extrémisme. Que penser alors de ceux qui, au lieu d’apaiser la haine de ces jeunes gens, les encouragent dans leur projet, les incitent même à servir leurs propres visées mortifères, au mépris de la vie ?

Les 7, 8 et 9 janvier 2015, des barbares ont assassiné des innocents au motif qu’ils étaient dessinateurs (Charlie Hebdo), symboles de la liberté d’expression, juifs, ou policiers. Dans les attentats et les crimes du vendredi 13 novembre, ils se sont attaqués au passant, au jeune qui sort le week-end pour se détendre. Ces actes odieux, sauvages ont entraîné en France mais aussi à l’étranger des réflexes salutaires de mobilisation sans précédent.

Par un phénomène de projection, la haine est simultanément haine-de-soi-en-l’autre et de l’autre en soi. Haine de cette part de soi insaisissable et obscure qui, en un retournement, s’attaque à un autre, bien réel, qui risquerait d’inquiéter celui qui se sent menacé. Cette articulation se repère aussi bien au niveau individuel que collectif, quels qu’en soient les enjeux. Haïr l’autre représente alors une tentative ultime, désespérée, d’affirmer sa différence, de se distinguer de ce qui n’est pas familier. Le sujet annule la tradition et nie l’héritage qu’il a reçu de ses ascendants et de ses ancêtres, ceci est aussi bien valable pour ses parents que pour ce qui constitue son socle familial identitaire et anthropologique.

À l’adolescence et au début de l’âge adulte, quand il faut maîtriser l’exigence des pulsions, un danger menace la « salubrité [du] psychisme, c’est le risque autodestructeur ». Cette phrase de Freud condense admirablement ce qui est à l’œuvre à l’adolescence et que nous constatons dans la pratique en cabinet comme en institution de soins. Ce risque autodestructeur, au travers de la haine de soi, est repérable dans ses prémices comme dans son expression clinique patente. Nous retrouvons fréquemment les impasses de cette socialisation : là où la suprématie de la déliaison pulsionnelle peut conduire à la déliaison du lien social que j’ai évoqué plus haut.

Donc, entre haine et amour, le sujet devra choisir, faire des choix inconscients qui dépendent de sa structure de sujet, mais aussi des choix conscients qui l’orientent vers ce qui le fera advenir en tant que sujet de l’inconscient, au risque de l’amour, mais aussi au risque de la haine.

Didier Lauru. psychiatre, psychanalyste, médecin-directeur cmpp Étienne Marcel.
édito paru dans le numéro 68 : Questions de séduction