Couverture de la revue - Eloge de l'ennui

N° 70 - Eloge de l'ennui

Revue publiée en septembre 2016

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Jean-Yves Le Fourn, Jean-Jacques Valentin

Une part de vérité habiterait-elle l'ennui, qu'il faille le tromper ? À le tromper, le spectacle devenu permanent pourvoit l'organisation des loisirs, mais non moins peut-être l'école, et l'occupation quotidienne chez l'adulte, au-delà de toute mesure.

C'est qu'il y va de l'inquiétude qu'il génère : dans l'ennui, quelque chose ou quelqu'un, qui répondait, ne répond plus.

Ce pourquoi, peut-être, l'ennui appelle prioritairement la figure de l'adolescent, aux prises avec un travail de deuil d'abord, puis de réappropriation lente de ses pensées.

Mais déjà le bébé, dans ce qui a pu être décrit comme une réponse de " préservation-retrait " ou de " laisser-tomber ", complémentaire du cri et de l'activité motrice, n'engage-t-il pas un type d'affect annonciateur de ce que sera l'ennui ?

Car imagine-t-on une vie sans l'ennui ? Le terme le plus proche en serait l'idiotie, elle privée de toute marge que se donne le sujet, et proche en cela de la suractivité sans discrimination. Sous l'étymologie réelle de l'ennui - in odio esse, être dans la haine -, perce une étymologie rêvée référant à la nuit, à l'insomnie, au désœuvrement, c'est-à-dire au désir d'autre chose. Une image, diurne celle-ci, en serait celle de l'écolier - l'enfant en période de latence - rêvant à la fenêtre de la classe, et ainsi touchant à un autre sentiment du temps que celui scandé par le temps public qui est à tous et n'appartient à personne.

Mais, dira-t-on, est-ce là le tout de l'ennui, l'étymologie savante serait-elle sans fondement, ne peut-on s'ennuyer à mourir ? D'un ennui dont l'indifférence à tout, le désintérêt, la dépression ou la mélancolie seraient les autres noms ?

C'est alors qu'il conviendrait non seulement d'entendre l'ennui dans sa valeur de signe, mais d'en préciser - de l'ennui de l'enfant précoce à celui de l'enfant suicidaire - les caractéristiques annonciatrices au regard du trouble qui le sous-tend.

Jean-Yves Le Fourn, Jean-Jacques Valentin

Introduire à l’ennui, soit à ce qui se définit d’un retrait, d’un détournement d’avec quelque objet que ce soit, voilà bien une gageure. Et quant à justifier d’en avoir fait l’éloge, voilà la gageure redoublée.
Pourtant un premier éloge qui pourrait être fait de l’ennui, ne serait-il pas précisément de porter l’exigence pour la pensée, de faire de l’ennui qui ne se supporte d’aucun objet, un objet de pensée ?
À cette exigence, onze auteurs tentent ici de répondre, dégageant l’ennui de sa gangue d’affect d’expérience commune, à tenir à distance ou fuir, pour en faire cet affect hautement subjectif dont nous parle Dominique Texier. Affect, nous dit-elle, intéressant la structuration même du sujet comme traduction de l’écart nécessaire à la différenciation-séparation subjective, s’il faut bien en effet au sujet, face à la demande de l’Autre, savoir s’en dégager par la préférence accordée au rien de l’ennui.
De cette qualité hautement subjective de l’affect d’ennui, procède aussi sans doute que Bernard Golse  puisse, avec toute l’inventivité et la force du paradoxe, le faire jouer comme question dans une vaste réflexion psychopathologique consacrée au monde interne des personnes autistes. Hautement subjectif, l’ennui dans ce contexte particulier le serait au titre de signe témoin de la difficulté, voire de l’empêchement de la subjectivation. C’est d’intensité et en quelque sorte de régime que l’ennui changerait ici, pour se faire le reflet d’un tarissement de la source narcissique du futur sujet, du fait d’un objet défaillant dans sa fonction de miroir, alors même que cet objet ne serait pas encore repéré comme tel dans la réalité externe.
L’approche de l’ennui en serait-elle dès lors quitte avec le paradoxe ? Certes non, celui soutenu par Joël Clerget  revêtant même un aspect spectaculaire : c’est partout, nous dit-il, où l’on s’ennuie, que le désir est sauf. Le paradoxe est ici de structure, interne à un ennui comportant en son expérience vécue une subversion de lui-même. L’ennui est à ce carrefour, précise Clerget, où je ne saurais vouloir quoi que ce soit, mais où pareil constat est déjà, à mon insu, prise de corps d’un vouloir. Prise de corps d’un vouloir, désir d’ailleurs et d’autre chose, présents au sentiment de l’ennui, et qui en marqueraient la différence essentielle avec l’expression dépressive ou mélancolique.
Quoi de mieux approprié que l’expression « Je m’ennuie de toi », puisée par Olivier Douville  au trésor ordinaire de nos parlers courants, pour rendre compte de cette différence, et imager cette paradoxale position de l’ennui entre repli sur soi et ouverture à l’autre ? L’ennui serait bien en effet, d’abord et avant tout, ce sentiment délicat lié aux complexités des liens que je tisse avec l’autre et avec moi-même, avec ma propre division subjective. Sensible aux subtilités de la langue, l’ennui ne le serait-il pas d’ailleurs au point de se chercher, dès lors qu’il court le risque de glisser hors de lui-même, de nouvelles dénominations, ou au point de s’adjoindre des qualificatifs qui viennent à jeter le doute sur le fait de savoir s’il s’agit bien encore de lui.
Ennui catastrophique au sens winnicottien du terme, nous disait Bernard Golse, mauvais ennuis, nous dit Philippe Duverger , ceux-là même qui doivent alerter le pédopsychiatre. Le mauvais ennui ne relèverait plus de ce temps d’attente nécessaire à l’advenue du sujet à son propre désir, caractéristique de l’adolescence et ouvrant sur une exigence de nouveauté et de singularité, mais aurait à être entendu comme appel qui ne se dit pas, demande non formulée, et aurait à ce titre à être construit comme symptôme.
C’est une telle construction du symptôme, appelant à une clinique fondée sur la subjectivation des affects, qui serait à défendre, comme y exhorte Dominique Texier, contre des discours sociaux aspirant à régler les modalités de traitement de la jouissance, et de ce fait prompts à rapporter le sentiment d’ennui à un trouble hétérogène au sujet, qu’il reviendrait au sujet lui-même, ou à une meilleure réponse adaptative du social, de combattre.
Or il est frappant de constater, à lire les articles réunis dans ce numéro, combien à l’inverse l’ennui, dès lors qu’il est reconnu dans sa valeur défensive et sa force de refus, porte la question même du sujet au cœur des objets dont il se détourne, cet objet serait-il la sacro-sainte institution scolaire. Certes, Dominique Texier a raison de remarquer que l’ennui n’est ni pensée organisée, ni pensée militante, qu’il ne fait pas en un mot cause idéologique.
Mais ne peut-on avancer que les questions qu’il ne formule pas, il les appelle, croisant alors une dimension politique ? Comment s’étonner, demande José Puig , que des élèves s’ennuient dans le cadre de l’école, dès lors que l’égalité des chances y a fait long feu, et qu’ils peuvent éprouver le sentiment d’y tenir des rôles de figurants disqualifiés d’avance dans la course académique et sociale. De même, et plus généralement, comment admettre que l’école ait pu se trouver privée, dans une large mesure, des conditions d’effectuation de sa mission fondamentalement politique, celle d’avoir à préparer une cité plus pacifique et plus juste ?
Sans doute, Philippe Duverger rappelle-t-il utilement que l’école n’est pas faite pour être divertissante, qu’un certain ennui y est inévitable, rigueur et concentration, qui y sont de règle, s’opposant au zapping imposé par la société. Mais n’est-ce pas précisément au cœur de ce zapping, entouré des objets de jouissance que sont ou que peuvent être les objets numériques, que l’ennui va le plus clairement peut-être manifester sa qualité d’affect subjectif et sa valeur symptomatique de refus ?
Faisant entendre en mi-teinte chez Dominique Texier que désirer ne se conjugue pas avec jouir, répliquant à un envahissement par des signes qui arrivent de toutes parts, il devient chez Marion Haza  cet affect appelé à se sauver de lui-même par la conscience qu’on en prend. D’abord privé d’accès à son ennui par le jeu, puis s’ennuyant en jouant, c’est en le repérant comme tel, en le comprenant et en en partageant la compréhension acquise, que l’enfant ou l’adolescent signalerait chez lui l’apparition du sujet désirant.
Comment dès lors cet affect hautement subjectif partout présent dans les contributions précédemment évoquées, se soustrairait-il à une époque historique donnée ? Philippe Duverger observait malicieusement que l’ennui n’est pas un phénomène nouveau dans l’institution scolaire, que seuls les comportements qui lui sont associés ont changé, et que les élèves qui, aujourd’hui, savent s’ennuyer poliment, n’ont aucun problème avec l’école !
Tiendrions-nous là les futurs hommes en loisir évoqués par Emmanuelle Boë  en référence à Sénèque, ces hommes qui ont le sentiment de leur loisir, savent qu’ils ont seulement à être, quand les occupati, ces affairés, précipitent leur vie dans une bascule vers l’avenir, et que les oisifs sont incapables d’accéder à cette intensité de présence à l’instant qui qualifie le sentiment de loisir ? Et Emmanuelle Boë de produire un formidable tableau en référence à ces notions, tableau dit des régimes d’ennui, à partir duquel elle se propose d’éclairer les subtiles différences de rapport à l’ennui chez trois adolescents reçus dans le cadre du relais 75, dispositif consistant à aborder les adolescents dans leur lien à l’école en associant dans une même consultation clinicien et enseignant.
Bien que sensiblement différentes, on ne saurait dire tout autres les questions et difficultés rencontrées par Marie-Noëlle Tardy  au contact d’enfants dits à haut potentiel intellectuel et surdoués. Cependant, si la nécessaire progressivité des processus d’individuation et d’autonomisation est fortement rappelée, et par voie de conséquence questionnée la relation de l’enfant à son milieu, Marie-Noëlle Tardy parie surtout sur la chance que constituerait pour l’enfant d’être surdoué ou à haut potentiel intellectuel. L’ennui se trouve dès lors pour l’essentiel rapporté à la démotivation, l’auteur s’attachant à formuler, avec un engagement personnel marqué, à l’adresse des parents et professionnels, un certain nombre de recommandations concrètes, les plus significatives touchant sans doute à la délicate question des sauts de classe.
Enfin, en charge du présent dossier, nous y avons chacun pour notre part modestement contribué, Jean-Jacques Valentin  par un texte très bref appelant l’attention sur le lien du sentiment d’ennui à une perception renouvelée du temps ; Jean-Yves Le Fourn  par l’évocation de la prise en charge complexe d’une adolescente, au décours de laquelle se voit affirmé l’intérêt d’une véritable clinique contre-transférentielle.
 

Le dossier : Éloge de l’ennui

Introduction

Jean-Jacques Valentin psychologue, psychanalyste
Jean-Yves Le Fourn psychiatre honoraire, psychanalyste

L’ennui, repères cliniques

L’ennui du bébé autiste. Une déception en deçà de l’objet

Bernard Golse pédopsychiatre-psychanalyste 

Trois figures de l’ennui adolescent

Emmanuelle Boë praticien hospitalier

L’ennui d’Orane, ou le temps de passage adolescent

Jean-Yves Le Fourn psychiatre honoraire, psychanalyste

L’ennui, affect paradoxal. Entre repli sur soi et ouverture à l’autre

L’ennui, fleur du désir

Joël Clerget Psychanalyste

Ennui ? Quel ennui ?!

Philippe Duverger Chef du service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, CHU Angers.

La force de l’ennui, ici ou là

Olivier Douville Psychanalyste
Entretien mené par Jean-Yves Le Fourn psychiatre honoraire, psychanalyste

François. Un ennui qui ne se plaignait de rien

Jean-Jacques Valentin psychologue, psychanalyste

Figures contemporaines de l’ennui

Peut-on parler d’un ennui contemporain à la génération numérique ?

Dominique Texier Pédopsychiatre, psychanalyste

Poétique et politique de l’ennui scolaire

José Puig directeur de l’INS HEA 

S’ennuyer… en jouant ? L’ennui face aux jeux vidéo chez les adolescents
Marion Haza Psychologue clinicienne

L’ennui des enfants à haut potentiel intellectuel et surdoués

Marie-Noëlle Tardy pédopsychiatre

Les tribunes

 

En direct des pratiques

Nurserie carcérale : processus de socialisation et enjeux sensoriels et psychomoteurs au sein d’un quartier « mère-enfant » pénitentiaire

Aurélie Lefebvre éducatrice de jeunes enfants
Florence Lafine chercheuse en sociologie

Du fil à retordre… L’autorité délabrée dans les situations de négligence éducative


Armelle Hours Psychiatre, psychanalyste

Accompagnement à la crèche d’un enfant présentant un trouble envahissant du développement

Émilie Bellion-Banide Psychologue clinicienne

Enfance de l’art

Jack

Sandrine Clergeau Psychologue clinicienne, psychothérapeute, thérapeute familiale

Vue d’ailleurs

Un « holding » interculturel pour des enfants polyhandicapés en pays « kalédonien » : dire un conte en groupe et en langues

Grégoire Thibouville psychologue clinicien
Jeannette Wamowe Aide médico-psychologique

Le cabinet de lecture

La parole oubliée