Couverture de la revue - Variations de genre

N° 69 - Variations de genre

Revue publiée en juillet 2016

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Jean Chambry, Didier Lauru

La problématique contemporaine autour du genre provoque de nombreux débats souvent passionnés dans le social et des polémiques entre cliniciens au prix de nombreuses confusions entre les notions de sexe, de genre, d'identité.

Par définition le genre est culturel. Ainsi cette notion renvoie aux différentes représentations du masculin et du féminin qui existent dans une culture, une société, un groupe d'êtres humains. Ces représentations peuvent être caricaturales et sont désignées sous le terme de stéréotypes de genre. Ces " valeurs " sont des vecteurs d'identification. Aussi, ces notions de genre ont été réinterrogées par la société occidentale contemporaine afin de lutter contre des regards stigmatisants, sources de discrimination.

En effet, la société postmoderne tente d'investir un idéal de tolérance. Elle refuse de s'enfermer dans des stéréotypes afin d'accepter chacun dans sa différence. Elle lutte contre les inégalités et essaie d'offrir les mêmes droits à chacun. Cependant, cet idéal est difficile à tenir. Il est alors plus facile de penser que " nous sommes tous égaux car nous sommes tous pareils ". Ainsi, pour maintenir une position de tolérance, il devient alors nécessaire de nier les différences. Hommes et femmes ne présenteraient donc aucune distinction. Ainsi, Judith Butler va certes remettre en question la notion du genre mais elle va aller plus loin en remettant en question les différences dites biologiques qui séparent hommes et femmes sous la notion de sexe. Les distinctions de sexe seraient donc issues d'un regard dit scientifique qui ne reposerait en fait sur aucune réalité mais sur un modèle lui-même culturel. La prise en compte des différences de genre et de sexe ne serait que l'expression d'un même processus sociétal au service de la domination des femmes et de leur dénigrement, en particulier les femmes lesbiennes. Dans le prolongement de ces réflexions le concept de transgenre va alors s'imposer.

Cependant, en tant que professionnels de l'enfance, il importe de disposer de modèles permettant de penser le développement de l'enfant et en particulier sa construction identitaire dans toutes ses dimensions. L'être humain se distingue de tous les autres êtres vivants par sa conscience réflexive, une spécificité au cœur de nombreux travaux aussi bien chez les psychanalystes, les neuroscientifiques et les cognitivistes. L'homme se pense et ainsi se sent exister. L'être humain se construit une représentation de lui-même et accède à un vécu identitaire. Il est souhaitable que les représentations de soi-même puissent être investies de façon positive, ce que les professionnels de la santé mentale désigneront sous les termes de bases narcissiques suffisamment solides, d'estime de soi, de confiance en soi. Or cette représentation de soi est un processus, une construction qui est teintée de la qualité des interactions avec les autres. C'est donc à partir des investissements dont on a pu bénéficier que se construit l'identité. Quel est l'impact des notions de genre sur le regard porté sur les enfants et les adolescents ?

À l'origine de la vie, un spermatozoïde et un ovule fusionnent. Il ne semble pas raisonnable de nier que ces deux gamètes soient différents. Reste-t-il une trace de cette fusion originelle dans la construction de soi ?

Par ailleurs, l'enfant va au cours de son développement se confronter à la finitude de son corps qui, biologiquement, ne peut pas être à la fois le corps d'une femme et celui d'un homme. Cette dimension sexuée s'inscrit dans la construction identitaire sous le terme d'identité sexuée.

Comment l'enfant investit-il cette dimension sexuée ? Comment pourrait-il se construire si la différence biologique homme/femme est niée ?

L'enfant, dans son développement, passe par une série de questionnements sur sa sexuation. Si, dans la plupart des cas, ce processus naturel ne pose pas de questions particulières au sujet, il arrive que des problématiques et des plaintes se fassent jour. Dans quelques très rares cas d'ambiguïté sexuelle à la naissance, la question d'une assignation sexuée se pose, induisant une reconstruction chirurgicale et un accompagnement psychologique et social important de l'enfant et des parents. Quelle est la place de l'enfant et des parents dans les décisions à prendre ?

À l'adolescence, la problématique de l'identité et en particulier l'identité sexuée est réactivée par le processus pubertaire qui confronte à un corps qui se " génitalise " et donc au désir sexuel. Comment les notions d'orientation sexuelle et d'identité sexuée s'enchevêtrent-elles ?

Comment un enfant ou un adolescent, en pleine santé sur le plan somatique peut-il ne pas se reconnaître dans son propre corps ? Dans ces situations cliniques, ce n'est donc pas du genre qu'il s'agit mais bien de l'identité sexuée. Pourtant la traduction du terme anglo-saxon a conduit à utiliser en français le terme de trouble du genre, ce qui augmente la confusion. Le terme retenu actuellement est celui de dysphorie de genre qui remplace la notion de transsexualisme.

Les praticiens d'horizons très divers, confrontés à ce type de problématiques tentent d'apporter des éclaircissements sur les incidences de la logique sociale actuelle sur la structuration de l'identité de l'enfant et sur les symptômes qui le constituent. Comment accompagner, soutenir, aider ou traiter ces interrogations et ces destinées particulières qui se posent dès la première enfance et se reposent avec une vive acuité au temps de l'adolescence ? Sur le plan international, il existe de nombreuses études sur le devenir des enfants et adolescents en conflit avec leur identité sexuée. Ces études ont permis d'établir des recommandations de bonnes pratiques quant à l'accompagnement médico-psychologique qui doit être proposé (suppression de puberté, accompagnement endocrinien...). Ces travaux sont méconnus en France, voire décriés. Pourquoi ? Les professionnels de l'enfance, aussi bien dans le champ social, scolaire, médical, psychologique ou psychiatrique sont de plus en plus confrontés à ces sujets en recherche de " leur identité de genre ". Quels enjeux éthiques ? Quand faut-il intervenir et comment ? Comment aider les parents ? Ces questions sur le genre nous obligent à réviser nos positions, nos certitudes ou nos croyances et à repenser la question du genre sous d'autres angles, permettant ainsi d'aborder ces sujets dans une dynamique positive et constructrice. Un nouveau champ de la clinique s'ouvre donc nous imposant de repenser l'humain en abordant autrement ce qui semblait ne pas faire question jusque-là à ce point dans le social : la question de l'identité de genre.

Didier Lauru, Jean Chambry

La notion de genre suscite depuis plusieurs années débats et controverses aussi bien dans les champs anthropologique, philosophique, médical, psychologique, psychanalytique, culturel, artistique, que politique…

Le genre a été défini comme l’expression dans une culture donnée des représentations du masculin et du féminin. Il se différencie du sexe qui repose sur un constat biologique.

Tout au long de sa vie, l’être humain se construit une représentation de lui-même, support de son vécu identitaire. Ainsi, très tôt, l’enfant, dans son développement, passe par une série de questionnements sur les différences garçons-filles. Les réponses à ses interrogations sont fortement influencées par les regards parentaux, familiaux, sociétaux sur l’expression des distinctions masculin/féminin.

Dans la société occidentale contemporaine, il existe une remise en question des stéréotypes de genre, qui, pour certains auteurs, seraient au service de l’asservissement des femmes par les hommes. Le mouvement transgenre déconstruit les représentations habituelles féminin/masculin et interroge le bien-fondé des différences biologiques sexuées. Les prises de position sur ces sujets sont le plus souvent passionnelles car elles engagent des représentations identitaires.

Depuis l’étude du développement psychologique de l’enfant et de l’adolescent, des modèles de compréhension ont été proposés pour rendre compte de la construction identitaire en distinguant l’identité sexuée de l’orientation sexuelle. Dans la grande majorité des cas, les enfants se forgent une image d’eux-mêmes en accord avec la réalité biologique de leur corps. À l’adolescence, ces questionnements sont réactivés sous le poids du processus pubertaire et de la confrontation avec la sexualité génitale.

Dans certaines situations assez rares, des bébés présentent une ambiguïté sexuée dans leur corps, au moment de leur naissance. Nommés à tort hermaphrodites, puis désignés comme intersexués, ils présentent un trouble du développement des organes génitaux externes, et parfois internes. Comment l’enfant peut-il alors se construire sur le plan identitaire ? Les professionnels de la santé ont le plus souvent considéré, qu’il était indispensable que le bébé et les parents puissent investir une identité sexuée et qu’il fallait sortir au plus vite de cette indifférenciation. Mais qui a la légitimité de prendre la décision du choix du sexe, les équipes médicales, les parents ? Aujourd’hui, ces certitudes sont réinterrogées. L’enfant ne pourrait-il pas choisir lui-même son sexe quand il aura la possibilité de le penser ?

Le transsexualisme correspond à une impossibilité de se reconnaître dans le corps sexué dont on dispose. Ainsi il existe un conflit entre la représentation de soi sexuée qui est en opposition avec la réalité biologique. Considéré d’abord comme une forme de psychose puis comme un trouble mental circonscrit, le concept de transsexualisme a été abandonné au profit de celui de dysphorie de genre. En effet, ce n’est plus la construction identitaire qui est l’objet du soin mais la souffrance que suscite le conflit entre le vécu de soi et le corps de la réalité. Cette problématique peut s’exprimer dès l’enfance, être source d’une détresse majeure à l’adolescence. Comment accueillir ces demandes d’aide et comment soulager le malaise profond que ces patients ressentent, à quel âge ? Avec quels outils : psychothérapie, réassignation hormonale, reconstruction chirurgicale ?

Les professionnels de l’enfance, aussi bien dans le champ social scolaire, médical, psychologique, psychanalytique que psychiatrique, sont de plus en plus confrontés à des problématiques engageant les notions d’identité sexuée et de genre. Quand faut-il intervenir, et par quels abords thérapeutiques ? Comment accompagner les parents ? La complexité de chaque cas, avec toutes ses singularités, nous impose une réflexion à plusieurs, pour accompagner, traiter, les différents aspects psychologiques et/ou médicaux, quelles que soient nos opinions personnelles ou professionnelles sur ces « variations du genre ».

Cette réflexion à mener sur la notion du genre nous oblige à réviser nos positions, nos certitudes ou nos croyances et à envisager cette notion de genre sous d’autres angles, permettant ainsi d’aborder ces sujets dans une dynamique positive et constructrice. Les modalités de parcours dans la construction de la sexuation de chacun sont à respecter en acceptant de ne pas se limiter à une vision normative tout en accompagnant le patient au plus près de sa vérité de sujet. Un nouveau champ de la clinique s’ouvre alors, nous imposant de repenser l’humain et les notions complexes d’être homme, d’être femme.

Didier Lauru, psychiatre, psychanalyste, directeur du centre médico-psycho-pédagogique Étienne Marcel, membre d’Espace analytique.

Jean Chambry, pédopsychiatre, chef du pôle adolescent, chi Fondation Vallée, Gentilly.

Éditorial

Pour la défense d’une orthophonie de secteur

Charlotte Wagenaar, Psychiatre, orthophoniste

Le dossier : Variations de genre

Introduction

Didier Lauru psychiatre, psychanalyste

Jean Chambry pédopsychiatre

Introduction à la notion de genre

Parler clair et raison garder sur la question du genre

Colette Chiland, professeur honoraire de psychologie clinique à l'université René Descartes

La complexité des sexes. Construire son identité sexuée ?

Didier Lippe, pédopsychiatre, psychanalyste 

Dès la naissance : quel genre ? quel sexe ?

Interactions parent-bébé fille/bébé garçon : quelles différences ?

Gisèle Apter, psychiatre

Naître avec un développement sexuel différent (dsd)

Claire Bouvattier, pédiatre endoctrinologue

Problématiques du genre autour de l’adolescence

Prise en charge d’une dysphorie de genre sur le plan endocrinologique chez l’enfant et l’adolescent

Laetitia Martinerie, pédiatre endocrinologue

Des embarras du psychanalyste face à l’adolescent transgenre

Julien Bufnoir, psychiatre, psychanalyste

Dans la famille et la culture

Le désarroi des parents d’enfants transgenres

Serge Hefez, psychiatre

Tomboy : un genre cinématographique énigmatique

Sandrine Clergeau, psychologue, psychothérapeute, thérapeute familiale

Julien Lelièvre, psychologue, psychanalyste, thérapeute familial

À l’école du genre

Marie Duru-Bellat, sociologue

« La vue d’une arme t’attire aussi sûrement que la rose attire l’abeille… »

Murielle Szac, écrivain, éditrice, journaliste

Les tribunes

À propos

Enfants de parents souffrant de troubles psychiques chroniques et complexes : la pertinence d’un dispositif groupal dans leur accompagnement

Khadija Maach Del Lucchese, psychologue clinicienne

« Sur le bout des doigts… »

France Martagex, éducatrice spécialisée

Le dispositif panjo, intensification du travail en réseau

Annick Le Nestour, psychiatre

En direct des pratiques

L’accompagnement thérapeutique d’une enfant Smith-Magenis. Paradigme d’une thérapie des enfants porteurs d’une anomalie génétique ?

Bernard Mithieux, psychologue clinicien, psychothérapeute

Un si vilain petit canard. Sens des éléments culturels en clinique de l’adoption

Frédérique Fouqué, psychologue clinicienne, psychothérapeute

Le cabinet de lecture

  • Du contre-transfert corporel. Une clinique psychothérapique du corps.
  • La démesure. Soumise à la violence d’un père.