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N° 67 - La précarité. Une clinique paradoxale du besoin et de l’isolement

Revue publiée en octobre 2015

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Marie GILLOOTS - Anne-sylvie PELLOUX

Des enfants parfois très jeunes et des adolescents vivent dans la précarité, aux marges de notre société. Comment appréhender leur réalité d'exclus très éloignée de notre mode de vie ? Paradoxalement, nous sommes souvent confrontés à une absence de demande d'aide, alors qu’ils sont visiblement dans le besoin. Quel impact aura l'expérience de la précarité sur leur santé, leur socialisation, leur développement, la construction de leur personnalité et leur imaginaire ? Peut-on repérer des troubles psychiques ou des risques particuliers ou encore des modalités de survie, des résistances ? Comment adapter nos dispositifs d'aide, de socialisation et de soins ?

Marie GILLOOTS - Anne-sylvie PELLOUX

Interpellées par des situations cliniques douloureuses de précarité qui bousculent nos repères habituels, nous avons voulu rassembler dans ce numéro plusieurs auteurs dont la diversité des engagements – dans la rencontre avec les personnes sur le terrain, dans la recherche, dans une pratique professionnelle ou bénévole – nous permet d’appréhender une réalité plus complexe qu’il n’y paraît à première vue.

En effet, si la précarité représente une crainte partagée par tous, y compris les non précaires, elle est une expérience très diverse selon le trajet de la personne, ses réseaux de solidarité, familiale ou sociale, et bien sûr son âge. Du bébé vulnérable exclusivement dépendant de ses parents fragilisés, de l’enfant d’âge scolaire qui se déplace de foyer d’accueil en hôtel social sans pouvoir construire de relation d’amitié avec des pairs, au mineur isolé en situation d’exil, la précarité aura un impact très varié selon l’âge de l’enfant, la qualité de son environnement affectif, l’histoire singulière qui a abouti à cet état de précarité, le rapport de l’environnement à la précarité. La précarité, terme qui nous apparaît dans une évidente simplicité, est un fourre-tout sémantique témoignant d’enjeux multiples et contradictoires. Elle renvoie à la fois à une réalité objectivable – la pauvreté – et à une expérience interpersonnelle de perte des liens sociaux – l’exclusion. Elle expose les personnes à une détresse matérielle, un isolement, une incertitude sur leur valeur, leur place, leur utilité sociale et leur avenir. Cette réalité est à l’opposé des valeurs que nous portons pour le développement des enfants et des adolescents : idéal de stabilité matérielle et affective, de sécurité. Or des familles, des enfants, parfois très jeunes, et des adolescents vivent cette expérience, aux marges de notre société.

Définir la précarité se révèle donc ardu si l’on veut rendre compte de la diversité des trajectoires et des environnements. Nous verrons au fil des pages que chaque auteur contribue à la définir selon des variations autour de quelques thèmes centraux que sont la pauvreté, l’exclusion, l’isolement, la vulnérabilité, la marginalisation, la discontinuité, les ruptures, les traumatismes et la migration.

Dans un premier chapitre, nous prendrons le risque de déconstruire les évidences autour de nos représentations de la causalité à l’œuvre dans la précarité, de l’objectivité de nos discours et de nos valeurs. Ainsi Élie Azria s’appuie sur de nombreuses données épidémiologiques pour démontrer l’impact de la précarité des femmes sur le risque périnatal dont la maîtrise constitue un enjeu de taille sur la santé à long terme des enfants. Cependant ces mêmes études épidémiologiques déconstruisent une causalité simple entre conditions socio-économiques, ségrégation sociale, migrations et vulnérabilité et concluent sur la nécessité de reconsidérer la singularité des groupes et des réseaux pour proposer des mesures de prévention. Yannis Gansel et Roman Pétrouchine montrent les leurres d’une catégorisation des sujets selon l’écart à la norme. Ainsi l’essentialisation de la violence des adolescents « difficiles » ne permet pas de la lire comme une forme de réaction et de résistance à une domination sociale exercée sur la jeunesse. Les auteurs mettent finement en exergue les effets pervers de cette focalisation des politiques publiques sur la référence désormais normée d’une approche exclusive du côté de la pathologie du sujet, au détriment de la prise en compte plus globalisée du contexte environnemental, celui de la précarité sociale, voire du fait migratoire. Enfin les bénévoles des Bébés du Cœur partagent avec nous leur propre trajectoire à partir des rencontres avec les bébés et leurs mères. La déconstruction de modèles explicatifs et de systèmes de valeur et la richesse des questionnements montrent que la rencontre a des effets pour chacun.

Ce sont ces rapports entre une clinique du sujet singulier et la reconnaissance de la spécificité de l’expérience de la précarité que nous explorons dans la deuxième partie. Se défier des regards réducteurs, être à l’écoute d’une parole, dans une logique d’anthropologie de la cité, avec Olivier Douville nous partons à la rencontre des enfants en danger dans la rue en Afrique. Une approche phénoménologique de la personne et de ses supports identitaires l’amène à proposer la notion de sur-adaptation paradoxale et de formuler des repères pour l’action.

Rameth Radjack et coll. explorent, avec le cas d’un jeune, les paradoxes de la situation des mineurs isolés étrangers, protégés et menacés d’expulsion ; les auteurs montrent les points d’appui, tant du côté de la résilience du sujet que la capacité d’adaptation des dispositifs d’aide et de la formation des professionnels.

Damien Aupetit et Marjorie Sanchez montrent comment le dispositif de groupe thérapeutique est un lieu de mise en œuvre et de traitement des mécanismes d’exclusion. À travers la figure du bouc émissaire se joue pour chacun des membres du groupe une expérience élaborative des enjeux interpersonnels de la précarité.

Face à de tels enjeux, la précarité est bien une épreuve pour les professionnels et pour les institutions qui révèle des représentations, des défenses, des avancées et des créations. La précarité est un « processus et non un état », selon le terme de Robert Castel, auquel répondent et participent les interventions des différents professionnels. Christina Rinaldis évoque, de sa place de juge des enfants, le risque de stigmatisation et de non-respect des droits des familles en situation de précarité. Gérard Neyrand analyse les malentendus et les ambiguïtés du soutien à la parentalité. Roman Pétrouchine, Bintily Konaré et Halima Zeroug-Vial rendent compte d’un séminaire pluridisciplinaire sur la clinique des mineurs étrangers isolés, permettant aux acteurs de terrain d’élaborer leur propre position face à la complexité du statut juridique et politique de ces jeunes, de leur mandat institutionnel, des tâches administratives, et des identités multiples et confuses. Cela permet de mieux comprendre les enjeux politiques qui sous-tendent l’accueil de ces jeunes, les obstacles qui empêchent les accompagnants de penser ces jeunes et d’appréhender les mécanismes psychiques adaptatifs qui s’opèrent chez eux, en réponse à leur parcours.

La dernière partie met l’accent sur des innovations – dispositif, expérimentations, politiques.

Flore Capelier s’appuie sur le rapport de l’oned sur les jeunes majeurs sortants du dispositif de protection de l’enfance pour définir au mieux les conditions favorisant leur expression et leur adhésion au contrat jeune majeur. Elle nous invite à découvrir des pratiques innovantes comme l’expérience à Dijon de signatures de contrats courts, renouvelables et ayant des objectifs rapidement réalisables, ou bien encore la pratique en Belgique d’une évaluation de l’autonomie qui confronte le jeune à une nouvelle vision de son parcours.

Hélène Blaquière et Georgy Katzarov relatent eux leurs expériences dans le cadre de l’association Thélèmythe. Institution singulière destinée à accueillir des jeunes de 16 à 21 ans en rupture et visant leur réinsertion, elle combine trois formes de soutien : un hébergement, une subvention financière et un suivi psychologique. La force et l’originalité du dispositif résident dans la double rencontre obligatoire et régulière pour le jeune de son directeur administratif et de son thérapeute, offrant ainsi un espace potentiel où le paradoxe du refus d’aide peut devenir analysable.

Cette clinique de la non-demande a inspiré également une recherche-action dans le champ de la périnatalité par Joan Tissier, Romain Dugravier, Susan Tereno et le groupe d’étude capedp. Menée au départ avec une préoccupation de prévention de troubles psychopathologiques de l’enfant à l’âge de latence, la pratique de visites à domicile auprès de familles vulnérables dans ce cadre a amené les professionnels à inventer des outils spécifiques (tenue d’un cahier de bord, vidéos, liens téléphoniques, temps de supervision, etc.) afin de lutter contre la discontinuité et l’absence de cohésion des suivis.

Dans le cadre plus large d’une politique de la ville, Dominique Versini nous fait partager sa longue expérience dans le champ de la précarité. En plus d’une action sociale en faveur des familles en situation de vulnérabilité, elle défend les initiatives des associations et des professionnels développant une société solidaire et mène une action en faveur d’une réappropriation de l’espace public par les familles et leurs enfants. Lutter contre le décloisonnement des institutions et encourager leur coordination au profit d’un meilleur service aux usagers ouvrent aux professionnels de l’enfance des perspectives de travail, encourageantes.

La question de la précarité, des risques en termes de santé mentale, de santé publique, de violence et de son traitement est bien au centre des préoccupations des pouvoirs publics et des praticiens.

Ce numéro nous convie à réfléchir autrement et à refuser toute systématisation ; à repenser la précarité dans la pluralité des expériences, se référant à un système de valeur au sein d’une culture donnée.

*Marie Gilloots, pédopsychiatre, responsable du 3e secteur de psychiatrie infanto-juvénile des Hauts-de-Seine.

*Anne-Sylvie Pelloux, pédopsychiatre, praticien hospitalier dans le 1er secteur de psychiatrie infanto-juvénile de Paris.

Éditorial

Sur le rivage des mondes infinis, un enfant ne joue plus

Jean-Louis Le Run Rédacteur en chef d’enfances&PSY

Le dossier  : Précarité. Une clinique paradoxale du besoin et de l’isolement

Introduction : Précarité(s)

Marie Gilloots pédopsychiatre, responsable du 3e secteur de psychiatrie infanto-juvénile des Hauts-de-Seine

Anne-Sylvie Pelloux pédopsychiatre, praticien hospitalier dans le 1er secteur de psychiatrie infanto-juvénile de Paris

Précarité, une réalité complexe

Précarité sociale et risque périnatal

Élie Azria gynécologue obstétricien, Maternité Notre-Dame de Bon Secours, Groupe Hospitalier Paris Saint-Joseph

Les précarités sont-elles à l’essence des sujets souffrants ? Le cas des adolescents « difficiles »

Yannis Gansel pédopsychiatre, Hôpital Femme Mère Enfant, Bron

Roman Pétrouchine pédopsychiatre, orspere-samdarra, Centre Hospitalier Le Vinatier, Bron

Les Restos Bébés du Cœur

Danièle Sounack responsable du centre des Bébés du Cœur

Monica Boulet adjointe du centre des Bébés du Cœur

Entretien mené par Anne-Sylvie Pelloux pédopsychiatre, praticien hospitalier dans le 1er secteur de psychiatrie infanto-juvénile de Paris

et

Danièle Gabbay assistante sociale dans le 1er secteur de psychiatrie infanto-juvénile de Paris

Précarité, une clinique particulière

L’accueil des mineurs isolés étrangers : un défi face à de multiples paradoxes

Rahmeth Radjack pédopsychiatre, responsable d’une consultation « mineurs isolés » à la maison des adolescents de l’hôpital Cochin, Paris

Sabrina Hieron psychologue clinicienne au sein de la maison des adolescents casado, Saint-Denis

Laure Woestelandt interne en pédopsychiatrie, Paris

Marie Rose Moro chef de service de la maison des adolescents de l’hôpital Cochin (APHP), professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Université Paris Descartes

Enfants et adolescents en danger dans la rue : quel diagnostic ? Quelles préconisations ?

Olivier Douville psychanalyste

De la précarité psychique au bouc émissaire : le groupe thérapeutique

Damien Aupetit psychologue, groupaliste, cmpp de Saint-Chamond

Marjorie Sanchez psychologue, chu de Saint-Étienne

Être professionnel au regard de la précarité

Enjeux de l’intervention du juge des enfants dans les situations de précarité

Christina Rinaldis juge des enfants, tpe de Créteil

Un soutien à la parentalité souvent inadapté aux situations de précarité. L’exemple des foyers monoparentaux

Gérard Neyrand sociologue, professeur à l’université Paul Sabatier Toulouse 3

Les mineurs isolés étrangers. De l’assignation paradoxale comme épreuve de professionnalité

Roman Pétrouchine pédopsychiatre, orspere-samdarra, Centre Hospitalier Le Vinatier, Bron

Bintily Konaré juriste, adate, Grenoble

Halima Zeroug-Vial psychiatre. orspere-samdarra, Centre Hospitalier Le Vinatier, Bron

Adapter nos dispositifs. Pour une politique de la précarité

L’accompagnement vers l’autonomie des jeunes majeurs les plus vulnérables

Flore Capelier chargée de projet à l’Observatoire national de l’enfance en danger

Prévenir les précarités matérielles et relationnelles : capedp, une recherche-action d’intervention à domicile en périnatalité

Joan Tissier psychologue, service PMI du Conseil Départemental du Val de Marne

Romain Dugravier pédopsychiatre, Centre de psychopathologie périnatale, Boulevard Brune, Institut Paris Brune, Centre Hospitalier Sainte-Anne

Susana Tereno et coll. professeur associée, Institut de Psychologie, Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité

Freud à Thélème ou la psychanalyse appliquée au travail social avec des jeunes en grande difficulté

Hélène Blaquière psychologue clinicienne, psychanalyste

Georgy Katzarov psychologue clinicien, psychanalyste

Pour une politique en faveur des familles en situation de précarité

Dominique Versini Maire adjointe de Paris

Entretien mené par Jean-Louis Le Run pédopsychiatre, médecin chef du 1er secteur de psychiatrie infanto-juvénile de Paris

et

Anne-Sylvie Pelloux pédopsychiatre, praticien hospitalier dans le 1er secteur de psychiatrie infanto-juvénile de Paris

Les tribunes

À propos

Victor, l’enfant dans son monde et Édouard, l’enfant dans son coin : ces enfants qu’on ne voit pas à l’école. Analyse clinique d’un entretien avec une enseignante d’école maternelle

Chantal Costantini docteure en sciences de l’éducation

En direct des pratiques

Le cadre comme travail essentiel du psychologue avec les enfants placés en urgence ou la spécificité de la rencontre

Anne Lancien psychologue clinicienne

À l’écoute de l’adolescent(e) épileptique pensant. De l’enseignement clinique du symptôme à la survivance

Marie-Luce Simonin psychologue clinicienne, psychothérapeute