Femmes enceintes et bébé sdf

FÉVRIER 2015 - PAR PAULE HERSCHKORN-BARNU

La précarité sociale peut-elle être considérée comme un facteur de risque psychique périnatal pour la femme enceinte et son nouveau-né ? Si l’on s’en tient aux statistiques de morbidité périnatale, la réponse est claire : trois fois plus de naissances avant terme, deux fois plus de nouveau-nés de petit poids, deux fois plus de césariennes en urgence… Et les résultats de l’étude enfams (Enfants et familles sans logement personnel en Île-de-France) qui viennent d’être rendus publics par le Samu social de Paris, renforcent ces craintes : 29 % des mères hébergés au 115 souffrent de dépression, soit 4 fois plus qu’en population générale. Quant à leurs enfants, la moitié d’entre eux manifestent des troubles émotionnels (27 %), des troubles du comportement (24 %), des troubles d’inattention/hyperactivité (18 %) et des troubles relationnels (10 %)

Est-ce si étonnant ? Quand une femme enceinte se retrouve isolée, sans domicile fixe, souvent en errance, et avec si peu de ressources qu’elle a recours aux banques alimentaires pour se nourrir, que peut-elle ressentir ? Comment le lien mère-enfant s’établit-il quand les repères culturels et familiaux sont déficients ? Je n’ai pas de réponse toute faite à ces questions mais si l’on veut comprendre les risques psychiques encourus par la mère et l’enfant confrontés à l’exclusion sociale, peut-être faut-il rappeler les acquis des recherches en périnatalité. Toutes les études sur le psychisme de la femme enceinte sont concordantes : le moment de la grossesse est un temps de remaniement psychique intense pour toute femme qui devient, de ce fait même, vulnérable. De plus, toutes les études en pédopsychiatrie se rejoignent : le lien mère-enfant s’établit en anténatal, période particulièrement décisive qui permettra à la femme enceinte devenue mère d’accueillir son nouveau-né. De la bonne qualité de cette rencontre dépendra le bon développement ultérieur de l’enfant. En outre, tous les psychiatres sont d’accord : les violences faites aux êtres humains peuvent engendrer des stress avec des conséquences graves sur leur vie psychique. L’errance, l’isolement et l’incertitude quotidienne que doivent affronter ces femmes enceintes pour subvenir à leurs besoins fondamentaux et à ceux de leur nouveau-né sont de véritables épreuves dont il faudrait évaluer les effets5. D’ailleurs, comment croire que la sécurité émotionnelle de la future mère ne soit pas mise à mal par l’insécurité physique et matérielle à laquelle elle doit faire face dans un environnement instable, imprévisible et souvent hostile ?

C’est pour trouver des solutions à cette grave question de santé périnatale, que les professionnels de la région Île-de-France se sont mobilisés depuis 2006 pour travailler ensemble, acteurs du secteur médical et du secteur social, dans le cadre d’un réseau de santé périnatale dédié à ces familles en grande précarité sociale, le réseau solipam (Solidarité Paris Maman Île-de-France)1. Comment fonctionne ce réseau ? Qu’apporte la coordination médico-sociale de solipam aux familles et aux professionnels qui les accompagnent durant la grossesse jusqu’aux trois mois de l’enfant né ?

Une coordination de réseau au service des femmes et des professionnels

Le réseau solipam a été créé en 2006, dans le cadre du plan périnatalité 2005-2007.. L’originalité de cette création soutenue et financée par l’ars Île-de-France réside dans l’implication conjointe de responsables du secteur médical et du secteur social dans une même volonté de réduire les risques périnatals liés à la précarité sociale sur la région Île-de-France (aphp, casp, samusocial 75, dfpe Paris, Diaconesses). L’objectif de solipam est de faciliter l’intégration dans le système de soins des femmes enceintes en situation de grande précarité et d’assurer la continuité de leur prise en charge tant sur le plan médical que social, ainsi que celle de leur nouveau-né.

La priorité pour l’équipe de coordination médico-sociale du réseau est d’organiser un parcours de soins adaptés aux besoins exprimés par la femme et d’organiser celui-ci autour d’elle et de son nouveau-né (et non autour d’une structure). Les orientations se font prioritairement sur les dispositifs de droits communs (par exemple, l’orientation vers les professionnels de ville lorsque les droits sont ouverts permet de diminuer le recours aux consultations en urgence, l’orientation en prénatale vers la pmi permet d’ancrer le plus tôt possible la femme dans un système de soins avec lequel elle peut se familiariser pour y revenir en postnatal). Grâce à l’ensemble des professionnels de santé et du secteur social mobilisés sur chaque situation, un maillage sanitaire sécurisant se tisse afin qu’une alliance thérapeutique s’établisse entre la femme enceinte et l’ensemble des acteurs de soins. À tout moment, elle sait qu’elle peut appeler sur leur téléphone portable la sage-femme ou l’assistante sociale coordinatrice du réseau qu’elle a pu rencontrer à son entretien d’inclusion dans le réseau. L’organisation du parcours de soins prend en compte non seulement le projet et les besoins exprimés par la femme mais également la réalité des dispositifs existants tant sur le plan médical que social. Les hébergements sont rares et la coordination sociale de solipam travaille le plus possible sur une stabilisation de l’hébergement. Une fois celle-ci obtenue, il est primordial de reconstruire l’environnement médical en proximité.

Une fois la femme intégrée dans le système de soins, il s’agit d’éviter les décrochages (la femme ne s’est pas présentée à son rendez-vous) et les ruptures de suivi. Et les occasions sont nombreuses quand les préoccupations quotidiennes sont prioritairement l’hébergement et l’alimentation. Pour assurer la continuité de leur suivi, les professionnels médicaux qui sont en charge de ces situations (sages-femmes ou médecins) alertent la coordination lors d’une absence aux rendez-vous. La coordination recontacte la femme et l’ensemble des professionnels en charge de la situation afin de tout mettre en œuvre pour la réinsérer dans les soins. Par ailleurs, les femmes sont régulièrement contactées par la coordination afin de s’assurer qu’elles sont toujours en lien avec les professionnels en charge de leur santé et de leur situation sociale. Le travail social se pense comme un soutien indispensable à la sécurisation de la santé périnatale de la mère et du nouveau-né. Enfin, et c’est le plus important : dès l’inclusion dans le réseau, une relation continue et personnalisée s’établit entre la femme, la coordination et les professionnels en charge de la situation sanitaire et sociale de la famille. Un filet de sécurité périnatale, à géographie variable, adaptable et continu, pour lutter contre les insécurités émotionnelles et physiques subies par ces femmes enceintes et leurs nouveau-nés. Une clinique de la précarité qui nous réapprend à travailler ensemble, au-delà des murs de nos institutions et de nos secteurs d’activité professionnelle.

Paule Herschkorn-Barnu. Gynécologue obstétricienne, directrice du réseau solipam, réseau régional de santé périnatale pour les femmes enceintes jusqu’aux 3 mois de l’enfant né, en situation de grande précarité sociale en Île-de-France.
édito paru dans le numéro 64 : L’enfant malade dans son corps