Le bébé, la télé, la tablette et le smartphone

SEPTEMBRE 2017 - PAR ANTOINE LEBLANC

Les écrans occupent une place de plus en plus importante chez les enfants, dès leur plus jeune âge, et même dès la naissance. Ainsi est-il devenu habituel, lors de la première visite pédiatrique en maternité, de demander à la mère d’éteindre la télévision. Cette télévision est maintenant présente dans presque tous les foyers français et de plus en plus souvent dans plusieurs pièces. Pour les autres écrans, l’équipement des familles a progressé ces dernières années atteignant 83 % des foyers pour l’ordinateur, 71 % pour les smartphones et 42 % pour les tablettes, ce qui correspondait en 2016 à une moyenne de 6,4 écrans par famille. Différents professionnels de l’enfance ont commencé, depuis plusieurs années, à s’inquiéter des conséquences de l’utilisation inappropriée des écrans sur le développement des jeunes enfants. Plusieurs organismes et sociétés savantes ont diffusé des conseils, des mises en garde sur l’utilisation des écrans en fonction des âges, des types d’écran ou des situations. Que retenir de ces recommandations ? Quel impact auprès des familles ? Comment sensibiliser au mieux les familles et les professionnels aux risques de l’exposition des tout-petits aux écrans ?

 

Les conséquences de l’exposition des enfants aux écrans

 

Elles sont de mieux en mieux connues. De nombreuses études ont montré que la télévision retardait statistiquement le développement du langage (y compris avec certains dvd conseillés aux parents et censés favoriser la communication orale), et que les conséquences sur l’évolution des enfants étaient corrélées au temps passé devant les écrans. Il existe peu d’études sur les tout-petits, mais les spécialistes de terrain sont de plus en plus préoccupés de l’influence négative des écrans chez les jeunes enfants.

Ainsi, une orthophoniste nous dit qu’elle suit, ces dernières années, un nombre de plus en plus important d’enfants ayant des retards de parole et de communication. Elle fait clairement le lien entre ces retards et le temps passé devant les écrans. Elle constate que ces enfants sont livrés aux écrans de plus en plus précocement et de façon continue. Elle explique que l’enfant a besoin d’échanger avec l’adulte pour apprendre à communiquer et construire son langage, et que les écrans s’interposent entre la mère et l’enfant. Quand le regard de l’enfant – mais aussi celui de l’adulte – est détourné par l’usage des téléphones, des télévisions ou des ordinateurs, l’attention conjointe et le pointage, préludes à l’installation du langage, ne peuvent s’instaurer. L’enfant a aussi besoin de jouer pour mettre en éveil tous ses sens, pour interagir, pour transformer son environnement et avoir accès à la fonction symbolique du langage. Dans un premier temps, il joue en imitation motrice de l’adulte, puis, dans un deuxième temps, il reproduit de façon différée les comportements qu’il a observés et, dans un troisième temps, il détourne, grâce au langage, la fonction des objets et accède au symbolique. Sans interactions, sans expérimentations, le langage de l’enfant ne peut pas se construire.

Dans le même esprit, une psychologue en cmp précise que les écrans, utilisés comme source principale de stimulation et d’occupation, entravent le processus naturel d’échange et de découverte nécessaire au développement des jeunes enfants. Ces écrans engendrent, pour elle, un processus quasi addictif en captant très fortement l’attention du jeune enfant et lui volent le temps nécessaire aux échanges humains et à la découverte sensorimotrice du monde.

Plus inquiétant, un médecin de pmi expose, dans une vidéo sur YouTube, ses constatations et celles de ses collègues. Elle raconte qu’elle reçoit un nombre croissant de jeunes enfants, adressés par les écoles, pour des retards majeurs de langage et des troubles du comportement. Elle décrit des retards de langage et de développement mais surtout elle constate des troubles graves de la communication et du comportement (regards dans le vide, absence de réaction aux interpellations, stéréotypies) qui s’apparentent à des troubles du spectre autistique. Quand elle fait le compte, avec les parents, du temps passé devant chaque type d’écrans, elle arrive à un total de 6 à 12 heures par jour. Surtout, elle obtient des améliorations très rapides du comportement lorsqu’elle arrive à convaincre les parents de supprimer ou réduire considérablement cette exposition aux écrans. Mais cela reste difficile en raison des habitudes des familles et surtout des intolérances de ces enfants à cette suppression des écrans.

 

Quelles sont, face à ces dangers, les recommandations officielles ?

 

Depuis 1999, l’Académie américaine de pédiatrie demande aux parents d’éviter tout écran avant 2 ans. Elle vient d’assouplir sa position en 2016, en disant qu’à partir de 18 mois, les petits pouvaient regarder certains programmes de qualité, si les parents étaient à côté d’eux et les aidaient à comprendre ce qu’ils voyaient. Elle conseille aussi aux parents de ne pas chercher à introduire les écrans trop tôt, d’éteindre la télévision lorsqu’elle n’est pas regardée, d’éviter d’utiliser les écrans pour calmer l’enfant, de les limiter dans les chambres à coucher et lors des repas, et de les éviter pendant l’heure précédent le coucher.

En France, les recommandations sont arrivées plus tardivement et par différents canaux. Le conseil de l’absence de télévision pour les enfants de moins de 3 ans s’est imposé progressivement, sous l’impulsion en particulier de Serge Tisseron, qui a développé « une diététique des écrans » avec des « balises 3-6-9-12 », permettant de donner aux parents et aux professionnels des repères en fonction de l’âge de l’enfant. Ces règles ont été largement reprises par les médias et les professionnels de l’enfance.

En 2013, l’Académie des sciences a publié un rapport qui a fait l’objet de vives polémiques car il ne se prononçait pas de façon claire sur les dangers des écrans. On pouvait y lire : « avant 2 ans, toutes les études montrent que les écrans non interactifs (télévision et dvd) devant lesquels le bébé est passif n’ont aucun effet positif, mais qu’ils peuvent avoir des effets négatifs »…« les tablettes visuelles et tactiles peuvent être utiles au développement sensori-moteur du jeune enfant, même si elles présentent aussi le risque de l‘écarter d’autres activités physiques et socio-émotionnelles multiples, indispensables à cet âge… » Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (csa) lance régulièrement des campagnes d’information à l’aide de spots de sensibilisation et d’affiches, diffusées chaque année pendant trois jours, le message-clé étant : « Pas d’écran avant 3 ans ». Plus récemment, l’Association française de pédiatrie ambulatoire (afpa), qui regroupe des pédiatres ayant un exercice à prédominance libérale, a donné des recommandations pratiques pour les familles, selon les types d’écran et les âges. « Avant 3 ans, l’enfant n’a pas besoin d’une tablette pour se développer. S’il n’en a pas, il ne prendra pas de retard sur les autres ! Et si l’enfant est demandeur, on peut l’initier à son utilisation à partir de 2 ans et demi. Il est important de privilégier le jeu à partager, sans autre but que de jouer ensemble… ». Pour la télévision « il n’existe pas avant 3 ans de programme réellement adapté. À cet âge, l’enfant a une intelligence sensorielle et motrice et non une intelligence conceptuelle et imagée. Jouer, toucher, manipuler, se familiariser avec l’espace en 3 dimensions est fondamental… » Mais ces conseils ont été peu diffusés dans les médias. Autre initiative récente, Sabine Duflo, psychologue, a lancé une campagne reprise au niveau ministériel, intitulée « 4 pas pour mieux avancer ». Ces 4 pas, expliqués sur une affiche et dans une vidéo, sont : « pas d’écran le matin. pas d’écran durant les repas. pas d’écran avant de s’endormir. pas d’écran dans la chambre de l’enfant ».

Quels sont les résultats de ces mobilisations ? Difficile à dire car peu d’études donnent une idée précise des habitudes familiales autour des écrans chez les petits, mais il est certain qu’on est bien loin des recommandations officielles. L’afpa a réalisé en février 2016 une enquête auprès de 197 parents d’enfants de moins de 3 ans⁹. Près d’un enfant sur deux de moins de 3 ans (47 %) avait regardé un écran nomade la semaine précédant la consultation, pendant une durée médiane de 30 minutes et sans adulte dans un tiers des cas (30 %). Pour la télévision, 107 enfants de moins de 3 ans (57 %) avaient regardé un programme adapté à leur âge, dans la semaine précédant la consultation, pendant un temps médian de 70 minutes, et 65 enfants (35 %) un programme non adapté pendant 30 minutes, dont le journal télévisé dans plus de la moitié des cas. Malgré le caractère limité et déclaratif de cette enquête ciblée sur une population particulière, les résultats sont déjà préoccupants. Il est très probable, comme cela a été montré aux États-Unis, que les enfants des familles les moins favorisées, passent nettement plus de temps devant les écrans.

 

Pourquoi les recommandations sont-elles peu ou pas appliquées ?

 

Beaucoup de parents vivent presqu’en permanence avec leur smartphone et/ou leur tablette aussi bien pour rechercher des informations que pour se distraire. La télévision, accessible dans tous les foyers, arrive dans les chambres des jeunes enfants. Il devient très facile d’utiliser un écran ou l’autre comme source de tranquillité ou, ce qui n’est pas rare, comme aide à l’endormissement. Une des chaînes payantes pour les tout-petits, arrivée en France en 2007, est toujours diffusée malgré l’avis défavorable du csa en 2008. Les publicités se développent sans restriction : les tablettes pour jeunes enfants sont dans tous les catalogues de jouets, les écrans à l’arrière des voitures sont devenus des accessoires habituels, sans parler des « innovations » sur Internet, telles que le siège bébé avec ipad intégré, qu’une célèbre marque de jouets américaine a cherché à mettre en vente, ou le pot pour bébé équipé d’un porte-tablette, ou encore l’invention récente, par un papa américain, d’une coque porte-biberon pour smartphone, permettant de regarder tranquillement ses mails pendant que bébé se nourrit ! Et pour justifier cela, on peut trouver facilement des avis de spécialistes favorables à l’utilisation des écrans pour l’éveil des bébés. Ainsi, lors des journées du Groupe de pédiatrie générale (gpg) sur l’enfant et les écrans en 2016, Olivier Houdé, du laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant, a été jusqu’à dire : « Chez les bébés, l’apprentissage à l’autorégulation face aux écrans devrait débuter dès le plus jeune âge. Dans ce cadre d’éveil précoce en présence d’un autre, l’interaction avec l’écran est à la fois visuelle et tactile ; cet apprentissage peut déjà participer au développement cognitif du bébé… » Ce chercheur défend le principe « d’une pédagogie différenciée selon l’âge, sans interdit ni liberté absolue, ni stigmatisation des parents ». Dans cet environnement, beaucoup de parents n’ont pas conscience que le temps que leur enfant passe devant les écrans retarde son éveil et son développement. Ils voient que leur enfant est captivé par l’écran et reste calme, mais ils ne se rendent pas compte que les images et les mots qu’il reçoit ne prennent pas de sens et qu’un échange entre l’enfant et l’adulte est indispensable pour que ces mêmes mots deviennent signifiants. De plus, sous une apparente tranquillité, les images et les sons entraînent une agitation interne qui ne demande qu’à s’extérioriser lorsque l’enfant est livré à lui-même, en attendant un retour devant l’écran dont il devient de plus en plus dépendant. En outre, il a été démontré que, même lorsqu’ils n’étaient pas devant la télévision, les jeunes enfants restaient moins concentrés sur leurs jeux lorsqu’elle restait allumée. Quant aux écrans interactifs, contrairement à ce que les fabricants laissent entendre, ce ne sont pas des outils d’apprentissage pour tout-petit. Certes, le petit enfant apprendra très vite, avec une tablette, à pointer du doigt sur une image, à l’agrandir en écartant ses doigts, à déplacer les objets sur l’écran, ce qui fascine souvent les adultes, mais il ne saura pas pour autant construire une tour avec des cubes en trois dimensions, alors qu’il est capable de le faire de façon virtuelle.

 

Dans ces conditions, il est indispensable d’aller beaucoup plus loin

 

Pour faire entendre, auprès d’un maximum de familles et de professionnels, les dangers de l’utilisation des écrans les premières années, il faudrait, pour commencer, que les autorités sanitaires prennent une position claire et officielle. Il s’agit d’un problème de santé publique et la Haute autorité de santé (has) devrait se saisir du sujet pour élaborer, avec les professionnels de la petite enfance qui sont sur le terrain, des recommandations de bonne pratique. Par exemple, il est nécessaire que les tablettes et autres écrans similaires disparaissent des crèches, ludothèques et autres lieux de vie fréquentés par les tout-petits, car cela laisse croire aux parents que leur enfant peut en tirer bénéfice. Les conséquences des écrans sur le développement des petits devraient faire l’objet d’un enseignement spécifique dans les programmes de formation des professionnels concernés, auxiliaires de puériculture, puéricultrices, orthophonistes, etc. Il est indispensable de réfléchir à tous les modes d’informations possibles destinés aux parents. Les entretiens de préparation à la naissance représentent une période idéale, avant que les habitudes des parents et de l’enfant ne soient installées. Les carnets de santé des enfants devraient comporter des informations claires et précises sur l’utilisation des écrans, au même titre que celles sur le sommeil ou l’alimentation. Et, quelles que soient les méthodes d’information, un slogan ou un message facile à retenir serait le bienvenu, pour convaincre les parents que le temps que leur enfant passe devant un écran est un temps volé à leur éveil et leur développement.

Antoine Leblanc. pédiatre
édito paru dans le numéro 74 : Du bébé à l’adolescent, l’impact du traumatisme