Retour au pays

JANVIER 2017 - PAR

« Nous nous trouvons face à une seule et même question : "Les femmes sont-elles les égales des hommes ?" Et la réponse est toujours "non". Cette réponse est unanime, qu’il s’agisse de sociétés européennes, asiatiques, africaines, indonésiennes, etc. Le problème n’est donc pas celui de cultures différentes mais de l’égalité entre hommes et femmes. En Occident, nous sommes arrivés à l’idée d’une égalité entre les sexes après le xviiie siècle, et cette égalité n’est pas complètement réalisée. Nous avons accompli un long cheminement de la raison, et nous devons le proposer à d’autres sociétés, comme une marque de confiance dans leur capacité à faire elles aussi ce parcours. »

Françoise Héritier[1]

« Le lien avec autrui ne se noue que comme responsabilité, que celle-ci, d’ailleurs, soit acceptée ou refusée, que l’on sache ou non comment l’assumer, que l’on puisse ou non faire quelque chose de concret pour autrui. »

Emmanuel Levinas[2]

Avant-propos

Pour des raisons éthiques, je souhaite préserver l’anonymat de la famille dont il est question ici. Je choisis donc de partager cette expérience sans la signer. Sachez simplement que je suis orthophoniste.

Il était une fois…

Une famille

Voici Mohammed, 4 ans, qui est adressé en orthophonie pour un trouble du langage. C’est une jeune collègue et amie qui le reçoit ; elle s’inquiète tout de suite. Le langage est presque absent et semble atteint dans toutes ses composantes, en français comme dans les langues parentales. Mohammed ne joue pas et a du mal à entrer en relation. Il est le plus souvent comme figé, et le mobiliser est très difficile.

Rapidement, la mère est accueillie en séance avec son fils. Elle est arrivée en France quelques années auparavant pour rejoindre son mari. Elle sourit beaucoup, fait signe que oui avec la tête. Le grand écart est aussi bien linguistique que culturel. Il est impossible de savoir ce qu’elle comprend ou pas, ou comment elle envisage la situation de son fils.

Le papa, quant à lui, s’il parle français, n’est pas toujours compréhensible. En effet, comme me l’a rappelé ma collègue, il est question (lors des premiers échanges avec la famille) d’une précédente grossesse que Madame aurait débutée au Mali alors que Monsieur y était venu en visite. Mais, alors que Monsieur était rentré en France et Madame restée au pays, la grossesse aurait été interrompue sans que Madame ne fasse une fausse couche ni ne subisse un avortement, ni que le bébé naisse et soit abandonné ou donné. Bref, il aurait disparu. Suite à cet épisode, Monsieur aurait décidé de faire venir Madame et Mohammed serait né rapidement, en France donc. Ainsi, le poids de certains tabous s’impose dans ce que ma collègue cherche à appréhender de l’histoire de la famille, et plus particulièrement de Mohammed[3].

Et puis, il y a Diana, qui a à peine deux ans de moins que son frère et paraît se développer plus harmonieusement.

Le travail

Mohammed progresse peu. Ma collègue a des moments d’espoir suivis de déceptions importantes car il est très fluctuant. Au bout de quelques mois, il intègre un petit groupe de quatre enfants que nous animons ensemble. Les enfants présentent tous des troubles du langage massifs mais les étiologies sont très diverses. Nous sommes deux désormais. En individuel, Mohammed est initié à la dynamique naturelle de la parole[4] qu’il investit rapidement et qui l’aide à entrer dans le langage. En groupe, ce sont les échanges entre enfants et le jeu qui sont favorisés.

Quelques mois plus tard, nous invitons Diana à rejoindre le groupe. Son frère est ravi car il s’appuie beaucoup sur elle. Est-ce le bon choix ? Diana est contente mais se montre extrêmement inhibée tant sur le plan moteur que de la parole ou encore du jeu.

Ça bouge pianissimo.

Du changement

L’année dernière, alors que Mohammed a 7 ans et doit entrer en ulis, ma collègue quitte le cabinet. Je prends la suite des séances en individuel avec Mohammed.

Je croise le papa aux réunions de l’école. Il perçoit assez finement les difficultés de son fils mais a du mal à entrer en interaction avec ses enfants. Et il soutient peu sa femme qui est enceinte.

À la rentrée suivante, je propose un cadre particulier. La séance sera d’une heure : une demi-heure exclusivement consacrée à Mohammed suivie d’une autre demi-heure avec le reste de la famille présente, en l’occurrence la mère, Diana, mais aussi le bébé. Il faut dire que je m’inquiète pour ce dernier qui regarde beaucoup la lumière et ne babille pas… Ainsi, je choisis de « sacrifier » une part du travail orthophonique dont Mohammed aurait besoin pour une approche plus globale, tant avec les enfants qu’avec leur mère. Nous jouons, nous chantons, nous traduisons, nous travaillons l’autonomie des plus grands dans le jeu et du bébé dans ses mouvements.

Quand un beau jour…

L’annonce

Madame m’informe que la famille part au pays durant l’été. C’est la première fois que les enfants découvriront le Mali d’où viennent leurs parents. Bientôt ils rencontreront leurs grands-parents encore en vie, des oncles, des tantes, des cousins et cousines. Je m’extasie. C’est aussi la première fois que Madame retourne là-bas. Nous parlons pendant que les enfants jouent et que je les oriente à distance afin que jeu il y ait. De temps en temps, je m’interromps pour interpeller l’un des enfants, lui proposer autre chose, l’aider à partager, ou commenter ce qu’il fait. J’introduis le tour de rôle, verbalise les émotions que je suppose liées à ce qui se produit dans leurs échanges. La maman sourit. Le plus jeune fait des « dadada » qu’elle savoure. À la fin de la séance, nous mettons dix bonnes minutes à ranger tous ensemble et à nous dire au revoir. Ce temps-là est prévu dans la séance, il compte beaucoup.

L’inconscient à la rescousse

Les nuits suivantes, je peine à m’endormir. Je pense à Diana. Je passe d’un bord à l’autre. Il y a un risque. Je délire. Et si je ne fais rien. Et comment faire ?

C’est alors que je suis prise de court au téléphone par Madame.

– « Je préfère ne pas revenir mercredi prochain, je prépare le voyage. On se verra à la rentrée. »

J’ai du mal à déglutir.

– « Je comprends, mais je voudrais quand même que l’on se voie avant votre départ car on ne s’est pas dit au revoir avec les enfants et je voudrais faire un calendrier avec Mohammed pour l’aider à mieux se repérer au cours de l’été. »

La maman approuve et nous fixons un rendez-vous la semaine suivante.

La dernière séance venue, nous imprimons donc des calendriers, repérons les dates de départ, de retour, de rentrée, stabilotons, plastifions. J’en oublie mes inquiétudes. La deuxième partie de la séance est chaleureuse, comme d’habitude. J’offre aux grands une mallette de docteur sans me rendre compte (de docteur !). Pour finir, nous chantons tous ensemble. Madame rit en observant son plus jeune fils bouger les mains en cadence et chantonner. Les enfants rient aussi. Soudainement, ça me revient ; je demande à Madame si elle est heureuse du voyage, et contente que ses enfants découvrent ce pays, leur famille. J’y vais avec mes gros sabots, et surtout mes représentations. À ce moment-là, mon angoisse s’est fait la malle et un retour au pays, c’est forcément heureux. Elle me répond que oui, mais je sens comme un flottement. Son regard se pose sur sa fille (c’est rare) ; elle paraît songeuse. Quand ils partent après tout un tas d’« au revoir » et de « bon voyage », de calendriers, de remerciements mutuels (elle m’a apporté un délicieux jus d’hibiscus), c’est à ce regard que je pense. J’avais donné un dernier rendez-vous et c’était celui-là ; je n’ai pas parlé à la mère de mes inquiétudes.

Je rumine.

Dix minutes plus tard, je la rappelle. J’ai encore oublié quelque chose ! Cette fois, c’est la carte vitale et la facturation les séances, ce qui s’avère finalement un bon prétexte pour revoir la mère seule. Elle-même me propose de revenir la semaine suivante.

Le jour dit, à l’heure dite, personne… Mais quand le téléphone sonne, c’est Madame, tout essoufflée. Elle s’excuse, elle a eu un autre rendez-vous, elle est en retard.

– « S’il te plaît, je peux venir, s’il te plaît.

– Bien sûr, venez dès que vous pouvez, je n’ai personne jusqu’à 17 heures. »

Principe de réalité

Presque compulsivement, je consulte enfin des sites sur Internet. Et là, je lis. Non, je ne délire pas, plus de 70 % des femmes sont excisées au Mali. J’apprends qu’il y a différentes « mutilations sexuelles » : la clitoridectomie, l’excision, l’infibulation, etc.[5]. Je lis aussi des choses telles que « dans la plupart des pays, la majorité des filles ont été excisées avant leur cinquième anniversaire[6] » ou : « dans 3 cas sur 10, un risque persiste, soit en cas de retour au pays – et les parents en sont conscients –, soit directement lié à une intention plus ou moins formulée par l’un ou l’autre des parents[7] ». Et bonnes vacances ! Souvent, parfois, cela se fait même sans l’accord des parents. Mais est-ce que forcément ils ne le souhaitent pas ? Car tout ici est rapport de force. La force physique des adultes sur les enfants. La force supposément morale de qui décide que, sans excision, une femme n’est pas une femme. Les femmes se chargent de perpétuer le contrôle des corps décidé par les hommes. Tous agissant au nom de la tradition, ou de la religion. (D’ailleurs, s’il y a différentes formes de mutilations sexuelles, c’est aussi qu’elles recouvrent des significations différentes selon les sociétés qui les pratiquent.) Oui, il y a un risque et il est encore plus important que ce que je pensais confusément. Oui, je vais en parler.

Le moment venu, je ne peux plus passer mon tour.

– « Je voudrais vous parler de quelque chose qui m’inquiète mais ce n’est pas facile. »

– « Vas-y, me dit-elle sans me regarder.

– C’est pour Diana que je suis inquiète. Je sais qu’il y a beaucoup d’excisions au Mali. »

Silence.

– « Vous-même, vous êtes peut-être excisée… Peut-être que vous pensez que c’est normal… »

Elle a compris tout de suite. Peut-être qu’elle savait déjà de quoi je voulais lui parler. Peut-être qu’elle espérait que quelqu’un lui parle.

Elle me fait signe que oui. Je réponds par une moue navrée et poursuis sur sa fille, mon inquiétude pour elle, mon espoir qu’ils ne souhaitent pas lui faire subir cette mutilation, qu’ici c’est interdit par la loi mais que, même si ça se passe là-bas, ce sont eux, les parents, qui seront responsables devant la justice car ce sont leurs enfants. Je forme des phrases courtes et simples. Je dis aussi que je sais qu’il y a beaucoup de pression, de la famille, l’entourage, qu’ils devront veiller sur leurs enfants durant tout le voyage car parfois, cela se fait à l’insu des parents (mais – j’insiste lourdement – eux restent responsables). Elle m’écoute en me regardant attentivement. Puis m’explique à son tour des choses que je ne comprends pas où il est question de sœurs, de voisines, de cousines, d’être fermée (elle dit « fermée » pour excisée, sûrement infibulée en fait). Je la laisse parler, tente d’attraper des bouts de sens, finis par comprendre qu’elle doute. Elle me remercie à plusieurs reprises pour mes « conseils » et pour le fait que je m’intéresse à sa fille « même si elle est noire ». Et puis elle évoque les garçons, la circoncision. Je passe à côté. Ça me paraît mineur[8]. Je reprends. Elle me dit en avoir parlé avec son mari mais, là encore, je ne saisis pas bien. Elle lui dira de m’appeler.

En partant, elle continue à me remercier tandis que je continue à m’excuser. Elle dit que d’habitude, les Blancs pensent que « les Noirs, ils font comme ça » et ne s’en mêlent pas. Je voudrais lui expliquer que c’est plus complexe. Mais je la salue simplement.

Pouvoir parler à quelqu’un, enfin

Je suis persuadée que monsieur va me rappeler. Deux jours plus tard, toujours aucun signe. Soudainement, je pense que la généraliste peut sûrement m’aider, les aider, aider Diana. J’ai la secrétaire au téléphone. Je lui explique que c’est urgent. Dès que le médecin me rappelle, je lui fais part de mon inquiétude. Elle propose alors de recevoir toute la famille à l’occasion du dernier vaccin à faire avant le départ et d’en profiter pour parler aux parents.

Le soir, Monsieur m’appelle afin de me remercier à son tour de m’inquiéter pour ses enfants et me dire qu’il est, et a toujours été, contre « ces pratiques ». Il me raconte que c’était important que sa femme entende d’autres personnes que lui expliquer que l’excision est interdite, dangereuse, etc. Il me dit être inquiet pour le voyage, pour ses enfants.

– « On dit des choses, mais quand on y est, c’est pas pareil », ajoute-t-il.

À nouveau, il me remercie. Je ne m’attendais pas à ça.

Le lendemain, au téléphone, le médecin me confirme que c’est bien Madame qui doutait. Mais elle est repartie convaincue. Le médecin me dit que, quand elle reverra Madame, elle essaiera de parler avec elle de son excision, d’évoquer la possibilité d’une chirurgie reconstructrice[9].

– « Je n’y avais jamais pensé. Maintenant, je vais avoir ça en tête à chaque fois que je vais vacciner des petites ou des jeunes filles qui partent au pays. Et ça m’arrive souvent. »

Je la remercie chaleureusement d’avoir été si réactive. On raccroche maladroitement.

J’attendrai leur retour avec impatience pour être totalement rassurée.

La rentrée

Les jours passent, la rentrée aussi, et je n’ai pas de nouvelles. Et si je m’étais trompée, et si les remerciements avaient été de façade, et si mon discours nommant les corps avait eu un effet trop intrusif, ou ma façon de faire, de dire, n’avait pas été assez déterminante ? Aurait-il fallu faire un signalement, ne pas leur faire confiance… ? Je ne le crois toujours pas, mais je m’inquiète.

Je pense à une enfant pour laquelle le voyage aurait été dramatique. Combien y en a-t-il eu cette année ? Et l’enfant de reprendre sa vie d’avant, disons à l’occidentale, s’entendrait demander par des gens de mon espèce, aveuglés par leurs représentations bien intentionnées :

– « Alors ces vacances, c’était bien ? Tu as rencontré ta famille ? »

Et l’enfant de baisser les yeux.

Épilogue

Ils sont revenus. Tout le monde a l’air d’aller bien. Plutôt mieux même. Ils parlent davantage, en français, en soninké. Je dois voir les parents seuls pour leur expliquer où en est Mohammed sur le plan orthophonique. Mais pour apaiser l’inquiétude liée au doute minime qui subsiste, je leur demanderai ce qu’il en est pour Diana. Directement. Je veux croire que moi aussi cet été, avec eux, j’ai appris à parler.

[1] F. Héritier, M. Perrot, S. Agacinski, N. Bacharan, La plus belle histoire des femmes, Paris, Le Seuil, 2011.

[2] E. Levinas, Éthique et infini. Dialogues avec P. Nemo, Paris, Fayard, 1982.

[3] Tabou est ici employé au sens anthropologique à savoir : « interdit d’origine sociale qui frappe un être, un objet ou un acte en raison du caractère sacré ou impur qu’on lui attribue », Le Petit Larousse illustré, 2004.

[4] La dnp (Dynamique naturelle de la parole) est une approche fondée par Madeleine Dunoyer de Segonzac et qui s’appuie sur un système de gestes et de couleurs (tracés avec de la peinture à doigts).

[5] La clitoridectomie : ablation partielle ou totale du clitoris. L’excision : ablation partielle ou totale du clitoris et des petites lèvres, avec ou sans ablation des grandes lèvres. L’infibulation: rétrécissement de l’orifice vaginal par ablation et accolement des petites lèvres et/ou des grandes lèvres, avec ou sans ablation du clitoris. Les formes non classées de msf : toutes les autres interventions nocives ou potentiellement nocives pratiquées sur les organes sexuels féminins à des fins non thérapeutiques. http://www.excisionparlonsen.org/excision-realite-des-pratiques/

[6]https://www.unicef.fr/contenu/espace-medias/nouveau-rapport-statistique-sur-les-mutilations-genitales-feminines

[7] https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/memos-demo/analyses/mutilations-sexuelles-france/

[8] Est-ce de supposer que cela a été fait à l’hôpital ? À Paris ? J’ai bien un ami pourtant qui m’a raconté il y a longtemps combien il avait été traumatisé par cet acte effectué pour lui tardivement lors d’un retour au pays, sans qu’on ne lui ait rien expliqué, ni avant ni après, sûrement pas pendant. Mais, même dans l’après-coup, je ne peux m’empêcher de continuer à considérer la circoncision comme étant d’un autre registre.

[9] Il existe en effet un protocole de chirurgie réparatrice (l’opération est remboursée depuis 2003 par l’assurance maladie) qui est pratiqué dans plusieurs hôpitaux et cliniques, principalement en Île-de-France.

édito paru dans le numéro 72 : La (les) maison(s)