Sur le rivage des mondes infinis, un enfant ne joue plus

SEPTEMBRE 2015 - PAR JEAN LOUIS LE RUN

Une image a bouleversé le monde, celle du petit Aylan, cet enfant Kurde de 3 ans, mort, abandonné sur la plage, comme rejeté par la mer. Elle a fait prendre conscience à tous que la guerre était bien réelle, que ceux que l’on appelle encore des migrants sont avant tout des réfugiés, elle a transformé l’austère Merkel en généreuse Angela, l’Allemagne peu partageuse de la crise grecque en terre d’accueil. Elle a ringardisé les discours xénophobes agitant le spectre de l’invasion. L’image est un uppercut dans sa simplicité, sa quasi-minéralité : la mer, la plage et ce petit cadavre le nez dans le ruisseau. Elle nous heurte par son anachronisme. En ce retour de vacances d’été dans notre petit monde bien confortable, normalement sur la plage les enfants jouent. Ils vont et viennent, font des châteaux de sable, jouent avec les vaguelettes qui leur lèchent les jambes, ils crient, rient, et s’amusent, ils sont heureux sous le regard de leurs parents. Normalement la mer charrie des algues, quelquefois des bouteilles en plastique, ou des troncs d’arbres les jours de tempête ; rarement un phoque ou une baleine s’échouent victimes des filets posés par les hommes. Mais un enfant mort sur le sable, c’est proprement hallucinant. Il est mort victime de la sauvagerie des hommes, victime de la guerre qui fait se ruer des familles cherchant un salut vers l’Europe au risque de leur vie, s’en remettant au destin, à Dieu et au bon vouloir de passeurs sans scrupules qui profitent de leur détresse. Le corps de l’enfant est juste au bord de l’eau, dans cet entre-deux : d’un côté, le monde que ses parents cherchaient à fuir, de l’autre côté de la mer, l’espoir d’un monde meilleur ; il s’est arrêté là, il ne viendra pas chez nous.

Devant ce petit cadavre, victime sacrificielle d’une prise de conscience nécessaire, devant cette irruption du réel qui tue l’entre-deux, devant l’image de cette plage où les enfants ne jouent pas, revient en mémoire la citation par Winnicott du poème de Rabindranath Tagore, poème qui, dit-il, lui a inspiré la notion d’espace transitionnel.

Le voici incroyablement en phase avec l’actualité :

Sur le rivage des mondes infinis, des enfants s’assemblent. L’azur sans fin est immobile au-dessus d’eux ; près d’eux le flot sans repos retentit. Sur le rivage des mondes infinis, des enfants s’assemblent avec des danses et des cris. Ils bâtissent leurs maisons avec du sable ; ils jouent avec des coquilles vides. Avec des feuilles fanées, ils gréent leurs barques et, en souriant, les lancent sur la mer profonde. Les enfants tiennent leurs jeux sur le rivage des mondes. Ils ne savent pas nager ; ils ne savent pas jeter les filets. Les pécheurs de perles plongent, les marchands mettent à la voile ; les enfants cependant rassemblent les galets, puis les dispersent. Ils ne cherchent pas de trésors cachés, ils ne savent pas jeter les filets. La marée monte avec un rire et le pâle éclat de la plage sourit. Les vagues chargées de mort chantent aux enfants d’incertaines ballades, comme chante une mère qui berce son bébé. Le flot joue avec les enfants et le pâle éclat de la plage sourit. Sur le rivage des mondes infinis, des enfants s’assemblent. La tempête erre dans le ciel sans routes, les navires sombrent dans la mer sans sillages, la mort rôde et les enfants jouent. Sur le rivage des mondes infinis se tient la grande assemblée des enfants.

Le petit Aylan ne jouera plus, beaucoup d’enfants jetés sur les routes et les mers du globe ne peuvent plus jouer pendant un temps plus ou moins long. Dans le flux de migrants qui arrivent, beaucoup d’enfants auront souffert de traumatismes. Winnicott a théorisé les agonies primitives qui surviennent quand l’environnement ne peut pas protéger l’enfant. Combien de bébés, combien d’enfants plongés dans le monde chaotique de la guerre vivent des agonies primitives ?

Nous les rencontrons parfois déjà dans les structures qui accueillent les enfants : écoles, centre de loisirs, pmi, cmp et autres. Nous tentons de contribuer à ce qu’ils retrouvent le goût de jouer, à ce qu’ils oublient les traumatismes qu’ils ont subis. Nous en rencontrerons sans doute un peu plus si la France à l’image de l’Allemagne joue son rôle de terre d’accueil.

Des échéances approchent qui seront déterminantes, certaines forces politiques prônent la priorité nationale, la suppression des aides aux étrangers. Il nous appartient, professionnels de l’enfance, de lutter pour que les forces du rejet, du clivage, de la peur et de la haine de l’autre ne viennent pas nous interdire un jour d’apporter notre soutien aux enfants qui ont survécu aux persécutions et au désastre et à leurs familles qui viennent frapper à notre porte.

Jean Louis Le Run. rédacteur en chef d’enfances&PSY
édito paru dans le numéro 67 : La précarité. Une clinique paradoxale du besoin et de l’isolement