Couverture de la revue - La (les) maison(s)

N° 72 - La (les) maison(s)

Revue publiée en février 2017

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Annick Le Nestour, Laure Chandellier, Sandrine Clergeau et Stéphanie Audonnet Bruce

La maison de notre enfance, nous en restons nostalgiques souvent, mais elle revêt différentes représentations pour l’enfant selon son âge et la sécurité que son foyer lui procure.

Les évolutions sociétales ont elle amorcé un changement de paradigme pour l’enfant dans l’analogie maison/famille ?

Selon les nouveaux modes d’organisation familiale : familles monoparentales, familles éclatées, familles recomposées, familles avec parentalité non traditionnelle…, comment l’enfant figure-il la notion de sa ou de ses maisons ?

Parfois, il ne vit pas au quotidien avec ses deux parents, comment parle-t-il de sa/ses maisons, a fortiori, quand il vit au quotidien, sans ses parents, soit de manière temporaire, soit à plus ou moins long terme ?

Il semblerait que plus la « maison mère» de l’enfant vacille, plus les dispositifs institutionnels se substituent aux insuffisances du foyer et des parents. De nombreux dispositifs d'accueil et d'aide ont choisi dans leur appellation la métaphore de La Maison. Comment l’enfant aménage-il alors sa notion d’une ou de plusieurs maisons ? Aux professionnels qui les accueillent de tenter de répondre aussi avec lui. Quels aménagements pour quels bénéfices ? Quelles limites dans ces problématiques ?

Le second thème abordé est l’engouement actuel pour intervenir à l’intérieur de la maison. Des travaux déjà anciens ont montré la valorisation du travail à domicile auprès des familles, plus que des plaintes d’intrusions dans leur intimité. Quelles alliances sont alors fécondes pour l’enfant qui se voit soutenu dans son quotidien ?

À l’ère du tout à domicile, comme en témoigne la création croissante d’équipes mobiles pluridisciplinaires, des professionnels de prévention, des champs éducatifs, sociaux, scolaires ont montré l’utilité d’aller vers les familles, voire de favoriser des soins au domicile.

D’autres interventions sont difficiles à accepter par des familles surtout lorsqu’elles sont imposées. Elles nécessitent la construction beaucoup plus complexe d’une alliance de travail, tant avec les parents qu’avec les enfants.

Comment les enfants se représentent-ils l’aide et l’accompagnement offerts ?

De nombreuses structures tentent de s’ajuster au mieux pour les besoins de l’enfant à la construction d’un cadre de vie pour lui, sans trop de discontinuités.

Quels sont donc finalement pour l’enfant, selon son âge, les bénéfices véritables d’une proximité au domicile des professionnels ?

« Souvenir, souvenir… Je t’ai gardé dans mon cœur… »

Que nous reste-t-il de notre maison d’enfance ? Une photo, des odeurs, des sons, des rires ou des pleurs, des murs branlants ou bien portants, des espaces ouverts ou fermés, intimes ou exposés, sécurisants ou inquiétants… « Une porte s'ouvre, par les mots magiques du conteur et nous entrons comme chez nous dans la maison de la crainte, du désir et de l'espérance. Telle est bien notre maison natale à nous tous. Et parce que le miraculeux fut réellement notre premier objet, nous lui gardons une préférence de sentiment que la froide raison ne peut effacer. » Tels sont les mots choisis par Alain[1] pour nous rappeler combien notre maison peut véhiculer conjointement une multitude d’émotions contrastées.

Qu’en est-il pour l’enfant d’aujourd’hui ? Peut-on penser que les bouleversements sociétaux modifient ses représentations de la maison ? Nous nous sommes intéressés à l’influence du mode de vie, des conditions socio-économiques, des nouvelles configurations familiales et des modèles culturels d’origine sur ces représentations. Comment l’enfant compose-t-il lorsqu’il a plusieurs maisons, du fait de la séparation de ses parents ou du fait d’une mise à distance de ceux-ci ? Peut-on faire une analogie systématique entre maison et famille ? Et comment l’enfant grandit-il lorsqu’il n’a pas de maison ? L’hôtel, la rue ou le foyer d’accueil ont-ils le même effet de contenance ? Sur quoi l’enfant peut-il s’appuyer pour parler de « chez lui » ? Des murs, des personnes, une culture, un réseau… ? Nombre de dispositifs institutionnels ont recours au signifiant « maison » et nous réfléchirons ensemble aux implications souhaitées ou provoquées par cet usage chez les bénéficiaires de ces structures.

Une chose est sûre cependant, les représentations de l’enfant contemporain entrent en résonance avec celles de l’enfant que nous étions hier. Du moins, avec celui que nous pensons ou craignons avoir été, comme nous le rappelle régulièrement Bernard Golse. En d’autres termes, tous les professionnels qui côtoient l’enfant vont devoir composer avec leur propre conception de la maison. Convoqués ainsi du côté de leur intime, précipités même lorsqu’ils auront à exercer au domicile de leurs patients : cette maison est-elle suffisamment accueillante, chaleureuse, sécurisante, confortable, propre, spacieuse, jolie… ? La place de l’enfant est-elle conforme aux critères de cet adulte mandaté pour travailler avec lui et sa famille ? Comment intervenir dans un cadre que nous n’avons pas choisi mais dans lequel il nous faut prendre place ? Comment s’appuyer sur les ressources de l’enfant, de sa famille et de ce qui fait maison dans l’actuel pour eux ? Tels sont les enjeux quotidiens de ces « travailleurs de l’intime ». Adaptabilité et créativité deviennent les maîtres mots de ces professionnels poussés à aller chercher les plus démunis là où ils sont reclus. En effet, bien souvent, l’intervention à domicile se présente comme une solution alternative ou bien comme le dernier recours possible pour des patients en mal de mobilité, parfois résistants aux soins dont ils auraient besoin, les « sans demande ». Début ou fin de vie, pathologie éphémère ou chronique, les professionnels vont accompagner l’enfant dans un moment de fragilité qui secoue toute la famille. La maison devient à la fois lieu de blessures mais aussi lieu de pa(e)nse-ments, inscrivant dans ses murs le passage d’un autre que l’on souhaite salutaire. Y-a-il un réel bénéfice pour l’enfant ? Le travail au domicile est-il une finalité ou un moyen d’aller vers ? Aller vers l’enfant pour l’aider à s’ouvrir au monde… Telle sera la finesse exigée pour que cet autre puisse laisser exister la famille et l’enfant dans leur style, leur capacité propre de mouvement, leur identité, et viser ainsi son éclipse.

Pour nous y aider, rappelons-nous ce que disait Jacques Prévert : « Une maison n’est jamais déserte quand celui qui est parti l’habitait vraiment[2]. »

[1] Alain, Esquisse de l’homme, Paris, Éditions d’art Édouard Pelletan, 1927.

[2] J. Prévert, « Le monde en vaut la peine » (1958), dans Soleil de nuit, Paris, Gallimard, 1980.

Hommage à Bernard This
Didier Lauru, psychanalyste, psychiatre

Le dossier : La(ses) maison(s)

Introduction
Sandrine Clergeau, psychologue clinicienne, psychothérapeute, thérapeute familiale
Laure Chandellier, psychiatre
Annick Le Nestour, pédiatre

La maison de l’enfance

La maison, un lieu de vie et de bien-être
Alberto Eiguer, psychiatre, psychanalyste

Les territoires de l’enfance dans l’espace familial. De l’enfant récepteur à l’enfant prescripteur
Perla Serfaty-Garzon, sociologue, psychosociologue

Quand la maison tremble

Hospitalisation pédiatrique à domicile : renforcement des compétences familiales et soutien médico-soignant
Stéphanie Peuvrier, puéricultrice HAD AP-HP
Mélanie Lévêque, puéricultrice HAD AP-HP
Alessia Perifano, psychologue HAD AP-HP
Edith Gatbois, pédiatre HAD AP-HP

Quand l’école s’invite à la maison…
Marie-Céline Vassort-Herenthals, professeur des écoles spécialisée

Des maisons pas comme les autres

Accompagnement des femmes enceintes en situation de vulnérabilité par une sage-femme de Protection maternelle et infantile : un lien précieux
Nathalie Perrillat, sage-femme

La maison dans l’expérience migratoire : la dualité des jeunes Roms entre insertion sociale et communauté
Olivier Peyroux, sociologue

La « maison » des adolescents placés en Maisons d’enfants à caractère social
Fleur Guy, Docteur en géographie

La maison de l’enfant, les Maisons d’Enfants. Un « toi » à géométrie variable
Caroline De Togni, psychologue clinicienne
Philippe Gonçalves, psychologue clinicien

« Mais c’est où chez moi ? » – ou les représentations de la maison d’un enfant placé en famille d’accueil
Armelle Gelard, assistante familiale
Interview mené par
Sandrine Clergeau, psychologue clinicienne, psychothérapeute, thérapeute familiale

Des professionnels invités dans l’intimité familiale

Autisme et parentalité, ou la nécessité d’un soutien à domicile
Célia Bagla, éducatrice spécialisée

Se déplacer à domicile : soutien à la fonction symbolisante dans une consultation thérapeutique familiale
Élisabeth Lévy, psychanalyste

La puéricultrice au sein de l’intimité familiale
Hélène Smaïli, puéricultrice

Les tribunes

 

À propos

Quand les adolescents s’ennuient devant leurs écrans
Joëlle Menrath, chercheuse en sciences de l’information

En direct des pratiques

Fonction soignante de la rupture de répétition
Marie-Claude Bossière, psychiatre

Le cabinet de lecture

Guerres et traumas

L’événement juvénile dans la cure de l’adolescent et de l’adulte