Couverture de la revue - La médiation : du concept aux applications

N° 76 - La médiation : du concept aux applications

Revue publiée en juin 2018

Acheter la revue


Jean Chambry, Jean-Yves Le Fourn, Jean-Jacques Valentin

La médiation désigne un processus dans lequel un tiers intervient pour faciliter la circulation d’informations, et ainsi faciliter l’établissement d’une relation. Ce terme existe dans la langue française dès le xixe siècle et tire son origine du mot latin médius, « médiateur », devenu mediator dans le bas latin : intercesseur, entremetteur.

Dans notre société postmoderne, la médiation s’est constituée en une discipline à part entière qui vise à définir l’intervention d’un tiers neutre, indépendant et impartial, particulièrement popularisée en matière de résolution des conflits. La présence de ce tiers permet alors la possibilité d’un décalage de son propre point de vue et de soutenir l’acceptation de l’altérité. Le succès grandissant de ces pratiques semble répondre à un besoin sociétal. Faut-il y voir le signe d’une impossibilité grandissante parmi nos contemporains à se confronter à la différence ou à l’affaiblissement de la légitimité d’autres fonctions à occuper cette place de médiateur (prêtre, médecin…), en lien avec la « défaillance » de nos jours de la fonction paternelle ?

Le champ judiciaire s’est emparé de cette pratique. La médiation judiciaire a été instaurée en France par la loi du 8 février 1995. Elle est nommée dans une ordonnance de 2011 en application de la loi du 17 mai 2011, visant à simplifier et améliorer la qualité du droit. Elle est définie à nouveau dans un décret de janvier 2012 sur la résolution amiable des différends et dans le décret du 11 mars 2015. Le médiateur favorise alors l’émergence des problématiques et des solutions communes venant des personnes elles-mêmes sans chercher à résoudre le conflit à leur place, ni à les forcer à un accord. Ainsi la médiation est fortement encadrée juridiquement mais elle inclut des formes variées de règlement amiable.

Dans le champ de l’enfance, cette discipline se développe comme une aide à la résolution des conflits familiaux, en particulier dans les situations de séparation parentale. La médiation familiale tente de rétablir la communication et de créer un climat de confiance propice à la recherche d’accords entre les personnes par l’utilisation d’une communication constructive. Elle cherche à organiser les droits et devoirs de chaque membre de la famille et à aider à trouver une solution concrète aux conflits. Elle utilise pour cela la reconnaissance des besoins de chacun, enfants et parents. Toute famille peut-elle utiliser cette aide ? Quels indicateurs doivent-ils être recherchés pour penser que cette approche pourra être utile ? Quelle place occupe cette pratique dans l’arsenal des outils destinés aux familles : thérapie familiale, groupe d’habilité parentale…) ?

Dans de nombreuses situations d’enfants placés dans les services de protection de l’enfance au regard de la fragilité de l’étayage parental, il apparaît difficile de laisser l’enfant seul en présence de ses parents. Ces parents ont souvent en commun une difficulté à repérer les besoins spécifiques de leur enfant et à les prioriser par rapport à leur propre besoin d’adulte. L’indication de visite médiatisée apparaît alors comme une évidence, avec l’espoir que ces visites permettront de détoxifier le lien parents/enfants lors des rencontres. Ce travail n’autorise plus la neutralité du médiateur présent qui intervient auprès de l’adulte parent pour protéger les besoins fondamentaux de l’enfant. Quels outils étayent le positionnement du professionnel ?

Ainsi la médiation désigne aussi ce qui permet de rendre accessible des informations par différents processus de codage-décodage. On distingue alors les médiations pédagogiques, les médiations culturelles, les médiations scientifiques… Lorsque la médiation utilise un intermédiaire : un média, on parle alors de médiatisation.

Les médiations artistiques vont prendre une place particulière dans le champ des soins psychiques issus du modèle psychanalytique, en particulier chez l’enfant. En effet, tout au long de son œuvre, Freud étudie les liens entre création artistique et processus de sublimation, et les médiations artistiques vont se développer dans la psychothérapie d’enfant avec l’introduction du dessin par Melanie Klein et Anna Freud, puis le concept de transitionnalité chez Winnicott et celui du médium malléable conçu par Milner. Pour autant, toute médiation peut-elle prétendre avoir un rôle thérapeutique ? Pour répondre à cette question, il a été souvent proposé des techniques (cadre, outils…) mais comment définir la nature des processus de transformation mis en jeu dans la dynamique thérapeutique proposée par la médiation dite thérapeutique ? Autrement dit, les médiations thérapeutiques peuvent-elles permettre d’engager un authentique processus analytique et de quelle nature ?, questionne Anne Brun dans son introduction du Manuel des médiations thérapeutiques.

Par ailleurs, certains auteurs défendent l’utilisation du terme « dispositifs thérapeutiques à médiation », plutôt que celui de médiation thérapeutique afin d’insister sur le fait que la dimension thérapeutique repose sur le dispositif et non sur la médiation. Enfin, quelles sont les indications préférentielles de ces dispositifs ? Ce qui caractérise ces dispositifs thérapeutiques à médiations, ce sont les facteurs de symbolisation qui seront particulièrement pertinents pour aborder ce que René Roussillon nommera « clinique de l’extrême », c’est-à-dire les formes de pathologies du narcissisme et de l’identité, définis comme situations limites de la subjectivité.

Alors que les médiations dites thérapeutiques occupent une place importante dans les outils de soins de la pédopsychiatrie, au titre de leur efficacité dans le développement de la symbolisation, se sont développées des pratiques d’expérience d’apprentissage médiatisée, issues du modèle neuro-développemental. Ces remédiations cognitives permettent une expérience émotionnelle particulière dans laquelle un adulte médiatise le fonctionnement et la pensée de l’enfant dans une situation problème pour l’aider à en extraire le sens et à tirer de sa résolution une compétence qui dépasse le cadre restreint du problème posé. Cette approche clinique vise à provoquer un accroissement de l’efficience cognitive générale dans le but d’améliorer durablement l’adaptation globale, l’autonomie, le bien-être de l’enfant et de l’adolescent. La pratique de la remédiation cognitive n’est aucunement revendiquée comme la seule possible dans le processus de soin, mais comme une forme d’accompagnement thérapeutique qui a son autonomie et sa cohérence.

Ainsi la médiation semble pouvoir se décliner à l’infini dans de multiples domaines. Son expression est diverse et elle répond à des objectifs très variés. Il est donc indispensable de préciser le contexte d’utilisation de ce terme afin d’en comprendre les objectifs, ce que nous proposons de développer dans les articles qui suivent.

 

Éditorial

Gare au gorille ou « du bon usage des dys »

Jean-Louis Le Run, pédopsychiatre, médecin chef du 1er secteur de psychiatrie infanto-juvénile de Paris

Le dossier : La médiation : du concept aux applications

Introduction

Jean Chambry, pédopsychiatre

Jean-Yves Le Fourn, pédopsychiatre, psychanalyste

Jean-Jacques Valentin, sychologue, psychanalyste

Médiations: Le corps en appui

De « L’Antre-Jeu » à « L’Entre-Je », perspectives théoriques des groupes thérapeutiques à médiation corporelle auprès d’adolescents

Laura Dupouey, psychologue clinicienne

De « L’Antre-Jeu » à « L’Entre-Je », voyage thérapeutique sur les pas du clown

Laura Dupouey, psychologue clinicienne 

France Martagex, éducatrice spécialisée

Le cirque, objet de soin à l’adolescence ?

Johann Elain, psychologue clinicien, comédien circassien, fondateur du cirque Héka

La spécificité de la médiation en psychomotricité

Françoise Giromini, psychomotricienne, ancienne directrice de l’ifp de la Faculté de médecine Pitié Salpêtrière

Écouter, dire, quelle parole dans la médiation ?

La parole de l’enfant dans la médiation des parents

Danièle Ganancia, magistrat honoraire, ancien vice-président du Tribunal de grande instance de Paris ; médiatrice familiale

Remédiation cognitive, une approche entre la psychothérapie et la rééducation

Sabine Baudon-Vanesse, neuropsychologue

Clinique transculturelle et médiation thérapeutique en pédopsychiatrie

Yoram Mouchenik, professeur de psychologie clinique interculturelle, Université Paris 13 ; responsable de la consultation transculturelle, 2e secteur de psychiatrie infanto-juvénile du Val-de-Marne

Nathalie Rosso, praticien hospitalier, responsable des cmp Vincennes/Joinville

Marie-Pierre Lefebvre, psychomotricienne, cmp Vincennes

Le(s) silence(s), comme « média » à l’adolescence

Jean-Yves Le Fourn, pédopsychiatre, psychanalyste

Visites médiatisées : avec ou sans médiation ?

Sandrine Clergeau, psychologue clinicienne, psychothérapeute, thérapeute familiale

Dessiner, jouer, une narrativité qui s'invente

Médiation par les jeux vidéo : cadre et aspect thérapeutique

Michael Stora, psychologue-psychanalyste

Du jeu vidéo au je-vis-des-hauts : à la rencontre d’Amédée

Arnaud Sylla, psychologue clinicien, centre Oreste, Tours

La petite fille aux girafes. Travailler sur le trauma à partir de différentes formes de narrativité verbale et extra-verbale

Christina Alexopoulos-de Girard, psychologue clinicienne, anthropologue, art-thérapeute

La médiation, du concept aux applications en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent

Amélie Bion, service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, aphp, Groupe Hospitalier Pitié-Salpêtrière

David Cohen, chef du service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, aphp, Groupe Hospitalier Pitié-Salpêtrière

Les tribunes

 

À propos

Adolescents « difficiles » et microstructures

Gérard Bourcier, pédopsychiatre, l’Espace Cortot, Paris 18e

En direct des pratiques

La honte du regard chez l’adolescente

Stéphane Muths, psychologue clinicien, service de psychiatrie infanto-juvénile epsan

Psychose et jeu de la maison : Pédro, « l’interrogateur des limites »

Sophie Clément-Massé, psychologue clinicienne, psychothérapeute

Thérapie : entre corps & graphie

Magali Goubert, art-thérapeute, artiste