Couverture de la revue - Questions de séduction

N° 68 - Questions de séduction

Revue publiée en janvier 2016

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Jean-pierre BENOIT - Jean-louis LE RUN - Antoine PÉRIER

Le besoin, voire la nécessité de séduire semblent avoir envahi les sphères économiques, politiques, médiatiques, familiales et individuelles. D’un sexe à l’autre, d’un individu à l’autre, entre un individu et une foule, entre deux générations, la séduction tisse des liens ambigus sous les auspices de la rencontre, du désir, du plaisir, d’Éros, mais aussi du pouvoir, de la domination, voire de la manipulation et de Thanatos. Que penser aujourd’hui de sa place et de ses formes dans la relation parents/bébé, dans les relations entre enfants, entre adolescents, dans leurs liens aux adultes ? Du côté des professionnels de l’enfance peut-on enseigner, éduquer, et soigner sans un minimum de séduction ? Peut-elle autoriser une alliance de qualité, un transfert bien tempéré ?

Jean-Pierre Benoit, Jean-Louis Le Run, Antoine Périer

Il était une fois, la séduction. Il était une fois Œdipe, Narcisse et les sirènes... Il était une fois l'école des filles et l'école des garçons, le maître, la maîtresse et leurs élèves, le psychanalyste et ses analysants. Il était une fois Facebook, Tweeter, les jeux vidéo, les enfants et les adolescents...

Le besoin, voire la nécessité de séduire semblent avoir envahi les sphères économiques, politiques, médiatiques, familiales et individuelles. D'un sexe à l'autre, d'un individu à l'autre, entre un individu et une foule, ou entre deux générations, la séduction tisse des liens ambigus sous les auspices de la rencontre, du désir, du plaisir, d'Éros, mais aussi du pouvoir, de la domination, voire de la manipulation et de Thanatos. Si séduire, c'est plaire, charmer, étymologiquement, seducere, c'est aussi détourner pour amener à soi, exercer une emprise, attirer en dehors du droit chemin... Que penser aujourd'hui de la place et des formes de la séduction dans la relation parents-bébé, dans les relations entre enfants, entre adolescents, dans leurs liens aux adultes ? Comment comprendre les comportements de séduction des enfants ou des adultes dans la clinique de l'hystérie ou de la perversion ? Comment penser et accompagner la découverte et l'éclosion de la sexualité génitale dans le monde contemporain des nouveaux contextes sociaux et familiaux ?

Le premier corpus freudien des études sur l'hystérie, de l'interprétation des rêves et des cinq psychanalyses supposait que les séductions précoces étaient la cause des névroses, et de l'hystérie en particulier. Ce modèle traumatique fut par la suite dépassé, la séduction n'ayant plus besoin d'être agie par un traumatisme, le fantasme de séduction en particulier dans le triangle œdipien s'avérait suffisant pour provoquer des névroses. La distinction entre séduction fantasmée, et séduction agie, voire agression sexuelle, n'est pas toujours facile à établir. De nos jours, sur le plan médico-légal, le signalement permet de confier au judiciaire l'évaluation de la réalité des faits aux fins de protéger, de condamner et de réparer dans la réalité les violences subies. Si cette question des séductions traumatiques est fondamentale en pratique, nous avons privilégié dans ce numéro l'étude des séductions affectives, moins visibles mais non moins morbides, situées du côté de l'incestuel plus que de l'incestueux.

En ouverture de ce recueil, les articles d'Antoine Périer et de Daniel Marcelli revisitent l'évolution du concept de séduction, des débuts de la psychanalyse à la théorie de la séduction généralisée de Jean Laplanche, qui a pu montrer comment la séduction participait aux fondements de la vie psychique, dans les relations mère-bébé. L'étude de cette dyade mère-enfant a ouvert sur les travaux de l'agentivité, agentivité au sens où le bébé est un agent, acteur à part entière dans cette relation, en fonction de ses compétences et dès les premiers jours. Pour preuve, les expériences de type still face ont bien montré le besoin relationnel inné du bébé, bébé qui se fige ou s'effondre si sa mère déprimée ne répond pas. Tout se passe comme si le bébé avait besoin d'une mère qui se laisse séduire, nous dit Régine Prat, comme s'il devenait à sa façon un " activateur d'inconscient ", dans un rôle de séduction qualifiée " d'ontologique " selon les mots de Daniel Marcelli. Même si le règne de la séduction semble prendre plus d'ampleur aujourd'hui, les offices de la séduction sont intemporels et universels. De tout temps et en tout lieu, ont été cherchés les moyens de les louer, mais aussi de se prémunir de ses dangers, en particulier dans l'intergénérationnel. Le théâtre, la littérature avec Les révoltés de Sándor Márai par exemple, mais aussi le cinéma, comme dans le film Dans la maison de Francois Ozon, nous content des histoires de séduction, souvent pour nous montrer l'envers de la médaille au travers des conséquences funestes de l'emprise, de la manipulation et de la déshérence narcissique de ceux qui en sont victimes. Pour s'en prémunir, les sociétés humaines ont cherché des solutions et Francoise Couchard, dans son article, nous apprend comment en Afrique les pratiques rituelles de mutilation contrôlées par l'autorité des hommes ont tenté de maîtriser la séduction féminine.

C'est sous des formes différentes qu'elle apparaît aujourd'hui sous nos latitudes dans le quotidien des enfants et des adolescents. Les jeux vidéo, Internet et surtout les réseaux sociaux lui offrent un terrain jusque-là inégalé. Si ces jeux sur la toile agissent comme des " renforçateurs de provision narcissique " la séduction peut également blesser les plus fragiles, et en particulier l'adolescent limite particulièrement exposé aux dangers de séduction narcissique.

Sur le terrain de nos pratiques, psychothérapiques, rééducatives, dans le champ de l'enfance comme de l'adolescence, elle interfère dans la relation, relation thérapeutique via le transfert. La relation psychothérapique s'offre comme un miroir qui recevrait un après-coup des premières séductions œdipiennes sous la forme de névrose de transfert, écho de la névrose infantile. Des phénomènes de séduction réciproque ne manquent pas d'apparaître dans les thérapies d'enfant et sont parfois exacerbés chez les adolescents qui réclament une relation forte faite de bienveillance mais sans neutralité.

Enseigner, éduquer, et rééduquer ne se font pas sans qu'intervienne une dimension de séduction et exigent qu'une attention particulière soit portée aux effets de la séduction pour que s'autorise une alliance de qualité, une forme de transfert bien tempéré. La séduction peut parfois saturer la relation et empêcher une rééducation, orthophonique par exemple. Une diffraction du transfert peut s'avérer alors nécessaire pour permettre que l'investissement libidinal se détourne vers les objets d'apprentissages. Plus encore en psychomotricité où le corps entre en scène, corps dont on sait l'importance supplétive dans la fonction identitaire. Le travail consiste alors à chercher le bon équilibre entre retenue ou désinhibition pour faire advenir le mouvement, l'investissement, la participation au processus de soin. Dans l'enseignement, de la même façon, l'emprise peut remplacer le désir de former si les séductions narcissiques surgissent au premier plan. S'il faut un champ de séduction partagée pour pouvoir enseigner, la transmission du savoir ne semble pouvoir se faire dans de bonnes conditions que lorsque les places de chacun sont bien différenciées.

La question de ce que l'on nomme " pervers narcissique ", que ce soit à propos d'un individu, d'un caractère, ou d'un comportement, apparaît en filigrane de tous les développements de ce recueil. Prêtant à polémique sur le plan clinique, nous n'avons pas choisi de l'aborder directement. La séduction est porteuse d'une promesse qui, lorsqu'elle n'est pas tenue, entraîne déception, colère ou rancœur. Elle se présente sous des ambiguïtés à prendre en compte pour ne pas répéter des effets traumatiques. Elle appelle un juste équilibre, une limite, comme celle que le complexe d'œdipe de l'enfant articule au désir, l'obligeant à construire ses liens en dehors des origines, à la recherche du temps perdu.

La séduction appelle une éthique de la juste position relationnelle pour permettre de soutenir la relation, le mouvement, la parole et le transfert, tout en tenant compte des risques de ses excès qui peuvent conduire à l'emprise perverse. Les dimensions de jouissance et de puissance qu'elle sous-tend doivent être discernées pour protéger la subjectivité de l'autre. Les adultes doivent rester des " agents transformationnels " selon Jean-Louis Le Run, des passeurs qui doivent permettre au développement de l'enfant d'être protégé des séductions précoces et au processus adolescent de maîtriser le pubertaire.

Jean-Pierre Benoit, psychiatre, Maison des adolescents - Maison de Solenn, CHU Cochin, Paris.

Jean-Louis Le Run, pédopsychiatre, médecin chef du 1er secteur de psychiatrie infanto-juvénile de Paris.

Antoine Périer, PhD, psychanalyste, psychothérapeute, Maison des adolescents - Maison de Solenn, hôpital Cochin, APHP, CESP, INSERM, Université Paris-Descartes, USPC, Paris 14.

Hommage à Alain Bruel

Martine de Maximy magistrate honoraire, ancienne juge des enfants

Thierry Baranger Président du Tribunal pour enfants de Paris

Éditorial

L'adolescence et l'extrémisme

Didier Lauru Psychiatre, psychanalyste

Le dossier : Questions de séduction

Introduction

Jean-Pierre Benoit psychiatre

Jean-Louis Le Run pédopsychiatre, médecin chef du 1er secteur de psychiatrie infanto-juvénile de Paris

Antoine Périer psychanalyste, psychothérapeute

Un concept en mouvement

Fécondité et ambiguïté de la notion de séduction en psychanalyse

Antoine Périer psychanalyste, psychothérapeute

De la séduction " ontologique " à la séduction dans l'éducation : comment infiltre-t-elle la relation parent-enfant ?

Daniel Marcelli professeur émérite de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent

Aventures nourricières, mésaventures traumatiques

Pour séduire une fille, il faut la faire rire...

Régine Prat psychologue-psychanalyste

Les balbutiements de la séduction

Marie-José Durieux pédopsychiatre, praticien hospitalier

Relations d'emprise et de séduction entre frère et sœur dans la corne de l'Afrique

Françoise Couchard professeur émérite de psychologie clinique

Séductions corporelles, séductions virtuelles

L'adolescence et la peau

David Le Breton professeur de sociologie

Séduire à l'ère du numérique : une séduction polymorphe à l'adolescence

Frédéric Tordo psychologue clinicien, psychanalyste

L'adolescent séduisant son corps : une émersion sensorielle

Bernard Andrieu philosophe

Les voi(x)es de la séduction. Expressivité - Affect - Trauma

Christophe Ferveur psychologue clinicien, psychanalyste, professeur de chant, artiste lyrique professionnel

La séduction dans les pratiques transférentielles

Dynamique de séduction à l'adolescence : illustration littéraire et cinématographique

Jean-Louis Le Run pédopsychiatre, médecin chef du 1er secteur de psychiatrie infanto-juvénile de Paris

Zone proximale de séduction et orthophonie

Ludovic Faure orthophoniste

Charlotte Wagenaar orthophoniste

La psychomotricité au risque de la séduction

Catherine Potel psychomotricienne, psychothérapeute

Relation parents-consultant : pour une éthique de la séduction

Catherine Lacour Gonay psychiatre, praticien hospitalier

Formation et séduction

Bernard Pechberty professeur des Universités en Sciences de l'éducation, psychologue, psychanalyste

Les tribunes

Post-scriptum

L'expérience de la précarité vécue par des jeunes homosexuel(le)s en rupture familiale

Audrey Louisin psychologue clinicienne

À propos

L'accueil sans rendez-vous : une modalité d'accès aux soins psychiques pour adolescents

Emmauelle Boë praticien hospitalier

En direct des pratiques

Adrien dans l'ascenseur. L'ouverture relationnelle

Aurélia Seelow psychologue clinicienne

Vue d'ailleurs

Perspective britannique sur les services de pédopsychiatrie

Stéphanie Vergnaud pédopsychiatre