Les troubles dys et l’obscur objet de la connaissance

MAI 2015 - PAR MARIE GILLOOTS

« Le handicap peut devenir une chance. Comment ? En mobilisant une créativité insolite chez chacun des protagonistes de l’épreuve, la situation de handicap permet en effet de révéler la singularité irréductible de l’être parlant que nous sommes. C’est cela que j’appelle une chance, et c’est autour de cela que pourrait se reconstruire le lien social. »

Julia Kristeva, Le tragique et la chance

Dans les écoles, des enfants apprennent, jouent, découvrent le monde et se découvrent à eux-mêmes. Ils se découvrent aussi dans le regard de leurs pairs, et dans celui des adultes, selon leur réponse aux attentes sociales : bons élèves, précoces, moyens, cancres, dys… « Je ne voudrais pas passer à côté d’un problème », dit l’enseignante qui interroge les parents pour savoir s’ils ont bien fait le bilan orthophonique, la consultation ORL et le bilan en orthopsie pour leur enfant qui peine.

Si l’enfant n’est aussi performant qu’attendu par la norme, il faut faire des bilans, traquer le trouble puis le rééduquer sans tarder. Le pédopsychiatre ou le psychologue n’ont pas leur mot à dire ou plutôt à écouter : à présent, le trouble dys est classé organique ou mieux encore génétique. Et heureusement, grâce à la plasticité neuronale, une bonne prise en charge par la rééducation va le remodeler. Les parents ne sont pour rien dans cette histoire, pas besoin de parler de l’histoire de l’accueil de l’enfant, des récits qui tissent les liens imaginaires qui le relient aux autres générations, des rivalités fraternelles et de son double dans les rêves des parents. Pas besoin non plus de parler avec eux, ni avec lui, l’enfant, de cette chose qui le distingue, le met en échec, et inquiète les adultes.

Justement comment la qualifier, cette chose ? L’enfant était soupçonné de paresse ou de bêtise ; il a ensuite été le symptôme d’une névrose familiale ; il est à présent reconnu comme souffrant de handicap. Les sciences – étude de la cognition, et imagerie venant illustrer la réalité des concepts – succèdent à la morale, et à la psychanalyse pour tenir un discours savant et ordonner une conduite à suivre. C’est oublier que le trouble peut être l’occasion – dans la recherche scientifique mais aussi dans l’expérience de la vie pour chacun – d’approcher la singularité humaine. Je me souviens d’une étudiante en linguistique rencontrée à une consultation de Médecine Préventive qui me parlait de sa dyslexie et de sa passion pour la construction de la langue. Je me souviens aussi d’une grand-mère, elle aussi dyslexique, qui racontait sa souffrance d’avoir été considérée comme débile car ne pouvant attester de sa pensée par l’écrit que d’une façon hors normes. Les recherches sur les troubles nous apprennent comment le normal se constitue, et il y a une part d’émerveillement dans la redécouverte de la complexité de l’intelligence humaine.

Mais, justement, cette complexité ne peut s’accommoder de protocoles standardisés de prise en charge qui manifestent plutôt la déception d’un enfant imparfait et de la volonté d’écarter la culpabilité. Primum non nocere : cette maxime rappelle aux médecins que toute prescription s’accompagne d’un risque, et que le plus – de traitements et même de bilans – n’est pas nécessairement un mieux. Les enseignants, pour aborder ces questions avec l’enfant et ses parents doivent abandonner une position d’autorité, et au contraire prendre le risque d’une interrogation partagée et transmettre ce qu’ils peuvent connaître des possibilités d’aide.

Le repérage d’une difficulté chez un enfant doit d’abord être considéré dans sa dimension d’expérience singulière : comment l’enfant, ses parents, ses pairs, pensent ce trouble ? Que leur donne-t-il à vivre et à penser qui puisse être partageable ? Au prix de ce préliminaire et de cette prudence, les rencontres ultérieures avec des professionnels pour des bilans ou des prises en charge pourront être pour l’enfant et ses parents un appui et une chance. Il ne s’agit pas ici d’une nostalgie de l’ignorance ou du déni des troubles, ou du tout « psy », mais d’un plaidoyer pour la complexité, et de la singularité que chaque enfant qui commence à se manifester renouvelle. Au prix de renoncer à la connaissance – mais non pas à la recherche ! – nous pouvons accueillir l’enfant et apprendre de lui.

Marie Gilloots. pédopsychiatre, responsable du 3e secteur de psychiatrie infanto-juvénile des Hauts-de-Seine.
édito paru dans le numéro 65 : Même pas peur ? Les phobies de l’enfant et de l’adolescent